[ ENTRETIENS DE GUY ROUQUET AVEC... ] - PHILIPPE GROSBOIS SUR LES ENJEUX ET INCIDENCES DE LA RGLEMENTATION DU TITRE DE PSYCHOTHRAPEUTE




 

PHILIPPE GROSBOIS - PSYCHOLOGUE ENSEIGNANT CHERCHEUR -
S'ENTRETIENT AVEC GUY ROUQUET
SUR LES ENJEUX ET INCIDENCES
DE LA RÉGLEMENTATION DU TITRE DE PSYCHOTHÉRAPEUTE

« Dans chaque pays confronté au développement de pratiques psychothérapiques 
par des non-psychiatres, non-psychologues et non-psychanalystes 
se pose la question des conditions légales de reconnaissance de ces pratiques 
en lien avec une protection minimale des usagers. Certains pays ont choisi d’encadrer 
légalement les « ni-ni » en créant la profession de « psychothérapeute », 
d’autres comme l’Italie ont limité les pratiques psychothérapiques 
aux seuls médecins et psychologues, sous réserve d’une formation post-graduée 
(après leur formation initiale) spécialisée en psychothérapie. 
La loi française se situe entre les deux ; à nous, professionnels, de contribuer
à ce que l’évolution des pratiques psychothérapiques ne devienne pas
plus nébuleuse qu’elle ne l’est actuellement et d’exiger des garanties légales 
de formation de base qui ne soient pas bradées au détriment du public
et de la qualité des interventions psychothérapiques. »

Guy Rouquet - Depuis plusieurs années, et surtout l’adoption de l’amendement dit Accoyer en octobre 2004, la règlementation de l’usage du titre de psychothérapeute suscite des débats passionnés, générant des prises de position parfois hystériques où l’idéologie le disputait et continue de le disputer d’ailleurs à des considérations plus terre à terre, à la fois pécuniaires et matérielles. Soudain le public a découvert que le «champ psy» était non seulement divers mais constellé de charlatans ou de thérapeutes dévoyés, certains littéralement psychosectaires. Situation regrettable mais aussi salutaire. Regrettable parce que de nombreux psychologues exerçant leur métier de façon éthique, dans le plus grand respect de leurs patients, ont eu à souffrir du soupçon qui s’est abattu sur l’ensemble des professionnels qualifiés en mesure d’apporter une aide psychologique au point parfois, dans plusieurs cas, la clientèle se raréfiant, de cesser leur activité ; salutaire parce que, mieux informés, les demandeurs d’aide ou de soins font preuve de davantage de prudence ou de discernement avant de consulter un psy. Quel regard portez-vous sur la situation présente ou, si vous préférez, quel état des lieux dressez-vous?

Philippe Grosbois - Le débat médiatisé autour du projet de réglementation du titre de « psychothérapeute » a été malheureusement rabattu sur la problématique d’une législation éventuelle à propos de la psychanalyse et du titre de psychanalyste, ce qui a en grande partie occulté la question des dérives possibles des pratiques psychothérapiques, au point que certains regroupements de psychanalystes vont jusqu’à nier la réalité de ces dérives en situant le débat au niveau d’un soi-disant « complot » entre le ministère de la santé et le lobby pharmaceutique des psychotropes ; l’autre aspect de cette théorie du complot porte sur la soi-disant mainmise des représentants des thérapies cognitives et comportementales (TCC) sur l’orientation du futur décret d’application de l’article 52 quant aux critères de formation exigés pour l’usage du titre de «psychothérapeute». Même si on constate une occupation plus importante sur le terrain universitaire par les cognitivistes (tous étant loin d’être thérapeutes, d’ailleurs, mais essentiellement chercheurs dans le domaine expérimental !) au niveau du recrutement des maîtres de conférence et des professeurs, même si l’article 52 inclut à tort les psychanalystes (alors que c’est un titre non protégé légalement) comme des praticiens pouvant postuler à l’usage du titre de « psychothérapeute » alors qu’ils n’en ont pas besoin pour exercer, on peut s’interroger sur cette lecture de type paranoïaque des divers textes et amendements publiés depuis l’amendement Accoyer…

Le plus inquiétant dans l’article 52 et son projet de décret d’application réside dans le risque non négligeable de détournement de l’usage de l’appellation « psychanalyste » puisque la loi préconise qu’il suffit d’appartenir à une association de psychanalystes que n’importe qui peut créer dès demain (sous forme d’association loi 1901) pour prétendre en toute légalité faire usage du titre de « psychothérapeute » . Le rapport Guyard avait déjà épinglé certaines de ces associations douteuses se réclamant de la psychanalyse : l’Atelier de Psychanalyse Existentielle, connu aussi sous le nom de Famille de Nazareth, amalgamant références à l’orgone de Reich, au cri primal de Janov et aux archétypes de Jung ; l’Institut de Recherches Psychanalytiques créé en 1978 par une psychologue, Maud Pison, formée à la psychanalyse freudienne, se proclamant réincarnation de la Vierge, et condamnée par le tribunal correctionnel de Draguignan... Certaines organisations de «psychothérapeutes» ont d’ailleurs saisi l’intérêt de la loi puisqu’elles ont modifié l’intitulé de leur association en y ajoutant la référence à la psychanalyse (cf. la Fédération Française de Psychothérapie – FFdP - devenue la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse – FF2P) de façon à pouvoir contourner l’exigence légale d’une formation en psychopathologie préalable à une formation psychothérapique, si jamais le décret d’application n’est pas en faveur des «psychothérapeutes» non-psychiatres et non-psychologues…

Guy Rouquet - A votre avis, comment en est-on arrivé là ? Il semble que ce qui s’est passé aux Etats-Unis dans les années 60-70 ait joué un rôle capital dans l’essor de ce qu’il est convenu d’appeler « les nouvelles thérapies ». Pouvez-vous dire en quelques mots de quoi il s’agit et, pour quelles raisons, ces techniques et méthodes aux appellations mystérieuses et parfois carrément jargonnesques – programmation-neuro-linguistique, analyse transactionnelle, rebirthing, transpersonnel, gestalt-thérapie… - se sont développées au point de concurrencer des approches plus éprouvées et des connaissances dites académiques transmises notamment par des enseignants-chercheurs universitaires?

Philippe Grosbois - Le mouvement dit de la « psychologie humaniste » encore appelé « mouvement du développement du potentiel humain » est né aux Etats-Unis dans les années 1960 en Californie, en réaction contre la psychanalyse jugée trop intellectualisante et ne faisant pas de place au corps. C’est ainsi que divers praticiens comme Perls, Lowen, Janov, Berne, après une démarche personnelle psychanalytique, ont élaboré des approches dites à médiation corporelle basées sur le travail en groupe associant à la fois le toucher, le massage (en référence à Reich – bioénergie, cri primal, Gestalt-thérapie, etc.)) et l’expression intense des émotions, le mot d’ordre étant de vivre intensément ce qui est éprouvé sur le plan corporel et de ne pas penser… Le courant «humaniste» situait la psychothérapie au cours des années 70 et 80 comme une démarche de « développement personnel » s'adressant à des sujets normaux (cf. l'expression fréquemment utilisée à l'époque de « thérapie pour normaux »...) et rejetait ainsi toute référence à une théorie psychopathologique, qu’elle soit psychanalytique, cognitiviste, systémique ou autre. D’ailleurs, toute élaboration conceptuelle qui aurait permis de rendre compte de ces pratiques avait tendance à être rejeté…

Depuis, du moins dans le contexte français, il est de bon ton d’associer à ces pratiques la référence à des concepts psychanalytiques, par souci de recherche de respectabilité mais la théorisation est restée pauvre, du fait que le postulat sous-jacent est moins de comprendre intellectuellement ses difficultés que d’exprimer des émotions et une souffrance intériorisée. L’idée est que l’expression est libératrice par elle-même et que la prise de conscience reste secondaire. De nombreux dérapages (illustrés de façon caricaturale par le film «Psy» avec Patrick Dewære sorti en 1980) sont par ailleurs liés à l’idée que l’intensité émotionnelle massive recherchée au cours des séances impliquerait une forte implication du thérapeute qui n’a rien à voir avec la «neutralité bienveillante» du psychanalyste, cette implication présentant des difficultés évidentes dans la gestion par le thérapeute du contact corporel qui peut prendre des tournures inattendues pour le béotien en la matière… (...)

Pour lire la suite: 
http://www.psyvig.com/doc/doc_20.pdf