« La pensée sectaire se vulgarise et se diffuse comme un prêt-à-penser bon marché. » Jean-Pierre Jougla
« Aujourd'hui les adeptes de sectes ne sont plus enchaînés
à un seul groupe. Ils vont picorer à droite et à gauche leurs croyances. L'ère du zapping sectaire est née. » Bénédicte Charles
Sectes, adeptes, emprise psychologique, destruction de la vie sociale, captation des revenus... Il fut un temps où ces mots avaient un sens, une époque bénie où un minimum d'informations permettait de savoir si tel ou tel groupe était ou non une secte. On savait que des milliers de couples renonçaient à tout pour se marier chez Moon, que Raël prônait tour à tour la méditation sensuelle (partouze) et le clonage (onanisme en éprouvette), qu'il fallait trimer dur pour accéder au stade de" clair " chez l'obscure Scientologie; que certains refusaient vaccins et transfusions en échange d'une vie de VRP chez les Témoins de Jéhovah ; bref, que des légions d'embrigadés se gouraient sur toute la ligne en donnant à des gourous gourmands leur vie, leur argent ou leur corps, parfois les trois à la fois.
On le savait parce qu'il y avait les rapports de la Commission d'enquête sur les sectes de l'Assemblée nationale, les investigations des Renseignements généraux et de l'Union nationale des associations pour la défense des familles et de l'individu (Unadfi), les nombreuses enquêtes publiées par la presse... Du coup les grandes sectes classiques sont aujourd'hui en perte de vitesse ou stagnent, au mieux. Raël a perdu tant d'adeptes que la secte a dû modifier sa stratégie de communication, délaisser le clonage pour revenir à des méthodes plus traditionnelles (la partouze) et mettre en vente son Ufoland du Canada. Les Témoins de Jéhovah enregistrent, de leur côté, plus de défections que d'engagements, en dépit d'une campagne active de recrutement. Quant à la Scientologie, qui a raté son OPA dans l'Hexagone, elle se contente d'une stabilité de ses effectifs. Même la "'Mission interministérielle de lutte contre les sectes (Mils)" s'est rebaptisée "Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) "...
Le temps du consumérisme
A lire ce joyeux constat, on pourrait presque croire que le phénomène sectaire n'était qu'une bulle de spéculation médiatique qui a crevé de sa belle mort. Il n'en est rien. " Les sectes ont au contraire plus de sympathisants aujourd'hui. La pensée sectaire se vulgarise et se diffuse comme un prêt-à-penser bon marché qu'on peut appeler au choix, "obscurantisme" ou "connerie", explique Jean-Pierre Jougla, de l'Unadfi. Le monde des sectes est simplement passé à l'ère du consumérisme. Résultat: les adeptes ne sont plus enchaînés à un seul groupe. Ils picorent, ils zappent. Mais ils laissent toujours leur jugement au vestiaire.
Une grande partie des croyances des divers mouvements New Age ont été intégrées par la société. Les chakras et auras ne sont plus évoqués avec distance ou ironie, mais considérés comme les données intrinsèques d'un phénomène de mode. Le summum de la modernité chez le bo-bo (décalé ou non) ? Faire appel au meilleur architecte d'intérieur pour décorer sa yourte ? Non! Consulter un maître de feng shui. Un spécialiste de l' harmonie universelle des énergies dans l'habitation " qui lui expliquera, en gros, qu'il ne faut pas dormir la tête au nord et autres stupidités du même acabit, mais qu'il croira quand même parce qu'il aura déboursé plusieurs centaines d'euros pour s'entendre dire qu'il faut changer ses meubles de place. Consacré hype, le feng shui hante les magasins de décoration, sans jamais être mis en cause : n'est-il pas présenté comme une science millénaire chinoise ?
Mais le zen, la lutte contre le stress, la conquête de « l'harmonie intérieure » ne sont pas que des arguments de vente de produits cosmétiques ou de soupes en sachet. Ils sont devenus le terreau favori de groupes sectaires multiformes qui fleurissent là où on ne les attendait pas et par conséquent là ou la vigilance est moindre. "Il y a une imprégnation de l'idéologie sectaire dans des secteurs qui ne le sont pas » assure Gilles Bottine, secrétaire général de la Miviludes. Ainsi, la formation professionnelle. Une vraie manne! Des sociétés tout à fait sérieuses peuvent payer très cher pour envoyer leurs cadres suivre une formation à la PNL (programmation neuro-linguistique) sous la férule d'un psychothérapeute à moitié gourou. Mais il y a pire encore...
De nombreuses formations s'adressent aux professionnels de la santé. La psychobiogénéalogie " articulation entre le psychologique et le biologique", paraît-il, par exemple, regroupe nombre de médecins qui se chargent de diffuser la bonne parole de théoriciens comme le Dr Hamer. Un homme qui prétend avoir, entre autres, trouvé le remède au sida: ne jamais dire au patient qu'il est séropositif. Sinon il stresse et se rend malade tout seul!
Difficile d'imaginer que de tels discours puissent trouver des oreilles attentives. Erreur! Les hérauts de ces prétendues " médecines alternatives " peuvent: se montrer très persuasifs. C'est ainsi que des gens guère plus stupides ou incultes que la moyenne en arrivent à boire leur propre pipi. Eh oui: l'urinothérapie préconisée par le Dr Christian Tal Shaller a ses adeptes, Ce constat n'a plus rien de comique lorsqu'on sait que, récemment, un bébé de 18 mois à été hospitalisé à la suite d'une urinothérapie. Ou que l'une des nombreuses activités du Dr Schaller, auteur d'ouvrages aussi profonds que "Vivre gaiement la joie"ou encore "Rire pour gai-rire"avec Kinou le clown, consiste à promouvoir le rire en milieu hospitalier. Dans les services d'enfants cancéreux. Avec une formation du personnel de l'hôpital à la clé.
Dérives dans la psychothérapie
Autre domaine prisé des groupes sectaires, la psychothérapie. L'absence de réglementation de la profession facilite grandement le travail des néogourous. Au point que Bernard Accoyer, député (UMP) de Haute-Savoie, vient de déposer un amendement visant à assainir le milieu, en imposant un contrôle pour les thérapeutes déjà installés et la possession d'un diplôme de médecine pour les aspirants psychothérapeutes. La Miviludes s'en félicite, qui constate chaque jour un nombre croissant de dérives sectaires dans cette profession. Ainsi, de Bernard Lempert, dont le groupe " l'Arbre au milieu" au milieu figurait en bonne place dans le rapport parlementaire sur les sectes. Régulièrement accusé de conduire ses patients et adeptes à rompre totalement avec leurs familles, le psychothérapeute a pourtant encore pignon sur rue. Il a simplement rebaptisé son groupe "Association pour la formation à la protection de l'enfance (AFPE) ", ce qui lui permet d'organiser des colloques avec des caisses d'allocations familiales, dans des hôpitaux et de diriger des stages de formation pour les acteurs sociaux liés à la protection de l'enfance.
* Extrait du numéro spécial de Marianne, dont l’éditorial est intitulé « Manifeste contre le retour de l’obscurantisme » (n° 339 - Semaine du 20 au 26 octobre 2003).