LE MARCHE DE LA FORMATION ET LE RISQUE D’EMPRISE SECTAIRE DANS LES ENTREPRISES * |
«Tous les spécialistes s'accordent sur le fait qu'il existe peu de cas d'entreprises complètement phagocytées par les sectes. En revanche, les risques sont réels en ce qui concerne le recrutement, la formation et les stages axés sur le développement personnel.» |
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SOMMAIRE 1. Le silence 2. Le développement personnel en question 3. La chasse aux sectes 4. La vigilance du comité d’entreprise 5. Conseils pour agir et protéger. l’entreprise |
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IBM, RATP, SNCF, EDF, Thomson... la liste des entreprises françaises ayant été en relation avec des sectes est longue et méconnue. Et pour cause personne n'a envie de travailler avec des sectes : ni les entreprises, ni les salariés, ni les comités d’entreprise (CE). Mais comment faire ? Ce thème reste secret, les salariés et entreprises victimes se font rarement connaître, et les ministères impliqués ne livrent des informations qu'au compte-gouttes. Pourtant, les sectes, plus ou moins discrètement, s'introduisent dans les entreprises.
L'entreprise est une cible privilégiée des mouvements sectaires, car elle possède tous les ingrédients pour être courtisée : de l'argent, du pouvoir et des hommes. C'est par le biais d'organismes de formation, de conseil et de recrutement que les sectes démarchent les entreprises d'autant plus que les sommes en cause sont considérables (environ 40 milliards de francs): Il y aurait entre vingt et trente sectes positionnées sur le marché de la formation professionnelle ", explique Thomas Lardeur, auteur de l'enquête Les Sectes en entreprise. Son ouvrage(1), paru en 1999, a révélé des dizaines de cas de formations dispensées dans les entreprises par des organismes entretenant des liens sectaires. Par ailleurs, un rapport parlementaire sur les sectes et l'argent, paru en 1999, a précisé les rapports financiers qu'elles entretiennent avec des secteurs comme la formation.
LE SILENCE EST ROI
Suite à ces enquêtes, ces organismes de formation ont été identifiés, donc épinglés, et l'histoire s'est arrêtée là ? Pas si simple. Car personne ne dispose de réels moyens pour agir contre elles. Ni les pouvoirs publics, car la définition même d'un mouvement sectaire pose problème et la notion de secte est inconnue du droit (2), ni les groupes de contrôle de la formation continue, par manque de moyens. Les entreprises, qui ne peuvent s'en remettre qu'à elles-mêmes, sont confrontées à l'opacité du marché de la formation pour choisir un organisme. Elles sont également partagées entre la crainte de se faire infiltrer et l'obligation de respecter la vie privée des salariés ; en effet, un salarié adepte d'une secte qui ne fait pas de prosélytisme à l'intérieur de l'entreprise ne peut être licencié. Pour éviter toute controverse, rien n'empêche l'entreprise d'instaurer un code de bonne conduite dans le règlement intérieur de l'entreprise (il est soumis à l'avis du CE !) qui précise que le prosélytisme est interdit à l'intérieur de l'entreprise.
La justice, quant à elle, manque de recours juridiques pour prouver l'atteinte aux droits des personnes, même si de nouveaux articles sont venus enrichir le nouveau Code pénal (cf. infra) et un corps de magistrats spécialisés fait défaut. Pour compléter ce tableau opaque à souhait, la secte est une structure mouvante : la majorité des organismes de formation sectaires cités par le rapport parlementaire de 1999 et par l'enquête de Thomas Lardeur se sont empressés de disparaître ou de changer de nom…
Cependant, les biais par lesquels les sectes pénètrent l'entreprise sont en général connus. Un salarié adepte d'une secte peut introduire ces idées dans son entreprise surtout s'il occupe un poste à haute responsabilité. Par exemple, des scientologues notoires, directeurs commerciaux ou P.d.g de sociétés, ont ainsi envoyé un grand nombre de leurs collaborateurs suivre des formations dispensées par d'autres scientologues... Autre exemple, en mars 2001, la cour d'appel de Versailles a reconnu le caractère " abusif " du licenciement de neuf commerciaux de l'entreprise Essor licenciés après avoir dénoncé une infiltration sectaire dans leur entreprise. Selon ces employés, le directeur d'Essor aurait voulu faire de sa société " le champ expérimental des méthodes d'une association de formation (ACC au coeur de la communication) " qu'un rapport parlementaire désigne comme secte. Tous les spécialistes s'accordent sur le fait qu'il existe peu de cas d'entreprises complètement phagocytées par les sectes.
En revanche, les risques sont réels en ce qui concerne le recrutement et la formation. Les personnes sont alors amenées à se confier, à laisser entrevoir leurs faiblesses. Elles deviennent des proies faciles. Pour l'entreprise, la constitution d'un réseau interne d'adeptes peut s'avérer déstabilisante : perte de confidentialité de certaines informations, discrédit vis-à-vis des partenaires...
LE DEVELOPPEMENT PERSONNEL EN QUESTION
Préoccupées par la motivation du personnel, les entreprises proposent des stages de développement personnel. Si certaines formations sont efficaces car elles ont un effet sur le développement du savoir-faire et du savoir être professionnel (prise de parole en public, techniques de concentration), que dire de celles qui proposent " un stage visant à découvrir la psychologie des cinq éléments, l'astrologie médicale ". Quel est le rapport entre ces formations et l'acquisition de compétences professionnelles ? Les entreprises proposant ce type de formations ne mettent-elles pas leurs salariés en danger de manipulation mentale ? C'est là que le danger de faire appel à un organisme de formation lié à une secte apparaît. Il faut en effet savoir qu'un organisme peut avoir des liens sectaires soit par la personne de ses dirigeants, soit par les méthodes de formation qu'il utilise.
Comme le souligne Thomas Lardeur dans son ouvrage Les Sectes en entreprise " Dans la plupart des cas, ce sont les salariés qui décident de suivre le séminaire, à titre individuel. Le prix pouvant alors être pris en charge par l'entreprise dans le cadre de la formation professionnelle continue. " La secrétaire d'un comité d’entrepise d'un laboratoire pharmaceutique qui souhaite garder l'anonymat, a ainsi financé (sur le budget des oeuvres sociales du CE!) la formation en développement personnel d'une élue trois ans durant (coût 4 573,47 euros). Si l'appartenance à une secte de l'organisme de formation n'est pas prouvée car aucun contrôle ni enquête n'ont été diligentés, le thème des séminaires suivis par l'élue, comme " Analyse transactionnelle et sexualité ", montre toutefois que cette formation n'avait pas sa place dans l'entreprise.
Si certaines sectes utilisent des outils psychologiques et des techniques (analyse transactionnelle, programmation neurolinguistique) (3) qui peuvent être similaires à ceux d'organismes de formation sérieux, il faut éviter tout amalgame. Pas question de procéder à " une chasse aux sorcières ", mais d'inciter les CE (qui sont informés et consultés sur la formation, articles L. 933-1 et L. 933-4 du Code du trav.), ainsi que les Directeurs des ressources humaines (DRH) à une extrême vigilance dans le choix d'un organisme de formation, surtout dans le domaine du développement personnel, terrain de prédilection des sectes. |
Les stages axés sur le développement personnel
forment le terrain d'action privilégié des sectes,
au risque de déstabiliser durablement certains salariés. |
LA CHASSE AUX SECTES
Comme le souligne Stéphane Rémy, inspecteur du travail au Groupe national de contrôle de la formation professionnelle, pour se prémunir contre ce risque d'infiltration, " le CE doit avant tout vérifier que la finalité des actions de formation (contenu, contours, objectifs) mises en oeuvre relèvent bien de la définition des actions rentrant dans le champ de la formation professionnelle continue au sens du Livre IX du Code du travail et plus particulièrement des articles L. 900-1, L. 900-2, L. 900-3 et R. 950-4. Par exemple, les actions ayant des objectifs thérapeutiques n'entrent pas dans le champ de la formation continue ". Cela veut-il dire que toutes les actions de formation concernant le développement personnel doivent être bannies de l'entreprise ? Même si la réponse donnée par les différents interlocuteurs de la formation et du gouvernement est plus nuancée, tout porte à le croire une circulaire a été très largement diffusée par la délégation générale à l'emploi et la formation professionnelle en mai 2000, invitant les directions départementales et régionales et les services régionaux de contrôle à " exercer leur vigilance sur les stages de développement personnel qui sont très souvent un moyen privilégié de pénétration du milieu de la formation par les organismes sectaires et ne sont pas susceptibles d'être considérés comme relevant du champ de la formation professionnelle ".
En outre, le projet de loi de modernisation sociale devrait remplacer la déclaration d'existence que doivent effectuer les organismes de formation, par une déclaration d'activité, laquelle permettra aux services de contrôle d'analyser le contenu des formations (ce qui n'est pas le cas actuellement). Et Stéphane Rémy de préciser : " Tous les organismes qui proposeront du développement personnel ne seront pas reconnus comme entrant dans le champ de la formation professionnelle continue. Nous allons également en profiter pour vérifier la conformité des activités des organismes déjà déclarés. " Un grand ménage réalisé parmi les organismes de formation devrait éliminer la plupart des sectes mais pas la Scientologie, précise Thomas Lardeur, car elle propose des formations classiques (cours d'anglais ou de communication), qui entrent dans le champ de la formation continue. Le Wise (World Institute of Scientology Enterprises) c'est un réseau de près de deux mille cinq cents entreprises dans le monde, qui " oeuvrent à faire émerger une nouvelle civilisation ". En France, on dénombre cinquante et une sociétés dont une majorité est positionnée dans le conseil, la formation, le recrutement, le coaching, l'informatique. Les entreprises qui veulent éviter de travailler avec des sociétés scientologues n'ont pas d'autre choix que de réagir dans l'urgence. |
Les adeptes qui s'aperçoivent de leur erreur portent rarement plainte. Seulement 1 % des victimes auraient recours à la justice. |
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LA VIGILANCE DU COMITE D’ENTREPRISE
Les comités d’entreprise doivent mener une petite enquête lorsqu'ils sont consultés sur le choix d'un organisme de formation. D'autant que le marché de la formation ne cesse de s'atomiser et de s'opacifier avec la multiplication des " dispenseurs de formation ". Cela résulte de la facilité actuelle à créer un organisme de formation : il suffit de se déclarer à la préfecture de la région et d'envoyer chaque année un bilan pédagogique et financier. De même, les offres de formation sont très difficiles à évaluer. Le contenu explicite du cours peut tout à fait être anodin et conforme aux pratiques professionnelles traditionnelles. La plupart des grandes organisations sectaires utilisent des noms d'emprunt. Les démarches qualité et normes mises en place par les différents acteurs de la formation représentent une garantie supplémentaire, mais sont insuffisantes. Seuls 700 organismes de formation ont été labellisés OPQCF... sur les 60 000 déclarés ! Des organismes comme le CCMM (Centre de documentation, d'éducation et d'action contre les manipulations mentales) et l'ADFI peuvent aider employé comme employeur en cas de doute sérieux sur un organisme de formation. Les services régionaux de contrôle de la formation professionnelle pourront vérifier si l'organisme est déclaré et donner un avis sur la conformité du programme de formation. Par ailleurs, la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) a notamment pour but d'informer le public sur les dangers potentiels de leurs méthodes. Dans son rapport 2000, la Mils (4) évoque d'autres secteurs vulnérables à l'infiltration (les séjours linguistiques pour enfants...). Les CE doivent se le tenir pour dit: vigilance et suivi sont de mise, aussi bien pour le choix d'un organisme de formation, de séjour linguistique, ou même d'un fonds de placement éthique... car sans tomber dans la paranoïa les sectes sont bel et bien parmi nous ! |
CONSEILS POUR AGIR ET PROTEGER L’ENTREPRISE>
Les comités d’entreprise ont un rôle de vigilance
pour se prémunir contre une infiltration sectaire. |
1 - Demander la fourniture d'un programme détaillé explicitant les méthodes utilisées, les finalités attendues, le coût prévisible et la durée du stage. Les buts énoncés doivent être réalistes, précis et limités. Contractualiser la demande par écrit. Examiner avant les supports qui seront diffusés. À fuir : le flou sur le contenu et les méthodes employées, les références invérifiables.
2 - S'assurer de la compétence des dirigeants et formateurs. Prendre contact avec les entreprises citées en référence. Demander si le formateur est doté d'un lied de supervision de ses propres pratiques de leur sens courant, les horaires lourds, les stages en isolement le week-end, le prosélytisme...
La Chambre syndicale des professionnels de la formation a mis au point une liste de critères (cf. liste sur http://www.superce.com ), et indique qu'il faut au moins cinq ou six critères " douteux " pour envisager de parler de secte !
Des organismes collecteurs comme Uniformation ou Promofaf ont également mis en place des grilles de vigilance. Par ailleurs, Emergences, organisme de la formation créé par la CGT, propose aux responsables de formation (élus de CE et DRH) une formation sur les sectes.
(capacité à se remettre en question). A fuir ! l'absence totale de références, ou a contrario la collection de titres, de fonctions ou de spécialisations.
3 - Veiller aux relations formateur-participants, afin que le formateur n'empiète pas sur la vie privée des participants. Un bon formateur doit accepter tout esprit critique sans jamais juger, humilier ni culpabiliser. À fuir : les formateurs qui invitent les participants chez eux et/ou demandent aux participants de dévoiler leur vie privée sous forme de confessions publiques, un jargon où les mots sont détournés.
Rappel :
Le Code pénal apporte des moyens juridiques aux personnes en difficulté ou en procès avec une secte, adeptes, ex-adeptes et parents de ceux-ci (articles 313-4, 22513 et 225-14). La loi AboutPicard(l), adoptée en mai 2001, permet de poursuivre quiconque est suspecté " de créer, maintenir ou exploiter la sujétion psychologique ". (5) |
(1) " Les Sectes en entreprise. l'enquête ", Éditions d'organisation.
(2) L'article 10 de la Déclaration des droits de l'homme stipule que " Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public institué par la loi ".
(3) cf. les réponses apportées aux questions sur la programmation neurolinguistique et l’analyse transactionnelle dans la rubrique : Vos questions – Nos réponses.
(4) La Mission interministérielle de lutte contre les sectes (MILS) a été remplacée par la MIVILUDES.
(5) cf. rubrique Accueil : « aspects de la législation ». |
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