par Patrick PELLOUX On avait installé son corps décharné dans un lit au premier étage de l’hôpital. On ne voyait d’elle qu’un petit visage squelettique qui dépassait des draps. Sa voix à peine chuchotée « bredouillait » des explications confuses sur sa fatigue et la raison de son arrivée, la veille, aux urgences. Elle avait vingt trois ans et la tuberculose s’était emparée de tout son corps. Elle pesait à peine trente kilos, pour un mètre soixante.
Nous n’en revenions pas de l’état avancé de la maladie et du fait qu’elle ne consultait aucun médecin, bien qu’entourée par sa famille. Cette femme était comme détachée de la réalité. Elle ne répondait pas au « comment et pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt alors que vous êtes malade depuis plusieurs mois ? ». Elle devait travailler pour une organisation culturelle japonaise, entre France et Japon. En fait, elle avait toujours vécu en plein Paris, à quelques rues de l’hôpital. J’ai contacté le médecin généraliste qui l’avait fait transporter d’urgence à l’hôpital. Comme moi, il ne comprenait pas. Il m’expliqua qu’une personne qui connaissait cette famille, voyant l’état épouvantable de cette jeune femme, l’avait alerté. Il me révéla que l’année précédente, un jeune homme de l’entourage de la jeune femme s’était laissé mourir d’un cancer, refusant tous les traitements.
Pendant ce temps, l’infirmière effectuait tous les prélèvements et administrait tous les médicaments, que la patiente accepta sans aucun problème. En ce dimanche matin, tout l’hôpital se mobilisa pour tente de la sauver. La bactériologiste de garde identifia sans peine tous les bacilles de Koch (germe de la tuberculose). Une fois de plus, Éric, mon ami réanimateur de garde, tout comme l’endocrinologue et le pneumologue, étaient abasourdis par l’état de cette malade. De toute leur carrière, ils n’avaient jamais vu ça.
Le crime était parfait
Le lundi, le service pneumologie réussi à lui trouver un lit. De garde cette nuit-là, nous n’avons pas pu dormir une seule minute, tellement il y avait d’urgences. Mon sang devait ressembler à du café à force de lutter contre la fatigue. À six heures du matin, alors que j’avais la tête appuyée sur une tasse qui me servait d’oreiller, le téléphone sonna : « C’est la pneumo, il y a un certificat de décès à faire, une mort inattendue, une jeune… »
Oubliée la fatigue, abstraction de tout, me voilà dans cette chambre avec ce cadavre. Elle est morte au petit matin. L’infirmière a fait son travail et c’est à six heures, en entrant dans la chambre pour lui donner ses médicaments, qu’elle l’a trouvée morte.
J’ai refusé de signer le petit papier bleu du certificat de décès. Ce qui a eu pour effet de déclencher une enquête judiciaire. Les policiers m’ont vite confié leur inquiétude et la découverte de documents sectaires au domicile de la jeune femme. C’est le scénario du crime parfait : elle est malade, presque morte, le médecin vient, l’envoie à l’hôpital, elle meurt, le certificat de décès est signé, personne ne s’inquiète, les doutes ne se posent plus et hop, l’affaire est dans le cercueil.
Sauf que regarder quelqu’un mourir sans rien faire, ça s’appelle de la non-assistance à personne en danger. Et c’est un crime. La police du XIIème arrondissement et la police judiciaire ont fait leur boulot. J’ai appris que toute la famille avait été incarcérée à Fleury-Mérogis et que l’enquête se poursuivait.
J’en ai parlé avec les collègues urgentistes de toute la France. Beaucoup m’ont dit que refuser de signer les certificats d’inhumer ce n’est pas toujours simple : « Parfois, au SAMU, on a des dossiers. Mais les policiers ne veulent pas forcément faire l’enquête, alors ils font signer le certificat par d’autres médecins… beaucoup de personnes sont inhumées sans que nous sachions exactement de quoi elles sont mortes.
Se retrouver confronté aux dogmes fous et meurtriers des sectes ou des religieux intégristes, ce n’est pas facile pour un médecin. Il faut les combattre et nous ne sommes pas forcément aidés dans ce combat. Ni même protégés. En tout cas, c’est encore la preuve que l’hôpital n’est pas seulement un système économique qui ne doit répondre qu’à des critères de rentabilité, mais bien un véritable pilier de l’aide sociale et de l’accès aux droits. Et pas seulement à celui de la santé. * in Charlie Hebdo - édition du 7 février 2007
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