Il est souvent reproché aux familles et aux associations qui prennent la défense des victimes des sectes de ne pas s’engager dans un processus de médiation avec les sectes pour résoudre les conflits par le dialogue et non par voie judiciaire. Lors d’un procès, il est courant que l’avocat de la secte demande au Président du Tribunal ou de la Cour de questionner le prévenu pour savoir si celui-ci a pris le soin, avant que d’attaquer la secte à partir de rumeurs diffamatoires, de discuter avec l’adepte, de rencontrer les responsables de la secte. Habile astuce de plaidoirie pour dénoncer la mauvaise foi du prévenu. L’expérience prouve que le dialogue, la concertation avec l’adepte est impossible. Privé de liberté, l’adepte affirmera haut et clair, qu’il est entièrement libre, qu’il est entré librement dans le groupe, et qu’il peut en sortir librement, que c’est sa famille ou ses proches, qui portent atteinte à sa liberté d’appartenance à son groupe. Et au cas où la secte serait assignée en Justice, il sera prêt à venir défendre envers et contre tout le responsable et les membres de la secte. Pour défendre sa secte, il n’hésitera pas à contrefaire la vérité. Ce comportement s’explique parfaitement en analysant le processus de la manipulation mentale spécifique pratiquée dans une secte. Spécifique, parce qu’elle est sectorielle, ce qui veut dire qu’elle ne touche qu’un secteur de la vie, à savoir que l’adepte perd ses capacités de réflexion, de discernement et de décision, son esprit critique et son libre arbitre, uniquement en ce qui concerne les théories et les pratiques de la secte. Pour le reste de sa vie, professionnelle, familiale, il peut être absolument normal. C’est ce qui explique le comportement de l’adepte lorsqu’il est traduit devant la justice ou le psychiatre, auprès desquels il fera preuve de ses qualités intellectuelles ou humaines. En 1984, dans Les Sectes, son premier opuscule sur le sujet, Roger Ikor, le fondateur du Centre Contre les Manipulations mentales, écrivait : « Comment libérer un jeune déjà subjugué par la secte ? Subjugué, cela veut dire que la secte a étouffé son esprit critique et qu’il n’est plus psychologiquement en état de choisir… Pour se rendre compte de sa situation, l’adepte doit déjà y avoir échappé ; esclave, il se croit libre, il ne peut constater son asservissement que s’il a recouvré sa liberté. En fait, aucun argument n’a de prise sur lui, à proportion même de sa sincérité et de son fanatisme sectaire ; toute discussion est vaine». (p. 53) Quant à la médiation avec la secte, elle est parfaitement impossible. On reproche souvent aux associations improprement appelées anti-sectes de «ne pas chercher à établir un dialogue avec les groupements qu’ils désignent sous le nom de «sectes». Le sens commun veut que deux parties en conflit soient réunies pour trouver ensemble la solution à leur problème». Le sens commun est bien obligé de reconnaître qu’il est des cas où il est impossible que les deux parties en conflit puissent se rencontrer pour trouver ensemble la solution à leur problème. C’est vraisemblablement la raison pour laquelle chaque Etat établit une autorité judiciaire libre et indépendante, chargée de déterminer et de préserver les droits des parties. Il tombe sous le sens que des parents dont l’enfant se drogue n’obtiendront aucun résultat en discutant avec leur dealer. De même que des parents dont l’enfant est pris dans un réseau de prostitution, ne parviendront pas à une solution en discutant avec les proxénètes. Il en va de même pour les sectes, qui sont une drogue psychique et un viol psychique. Aucune médiation n’est possible. Seule la Justice peut délivrer les victimes innocentes et condamner les coupables. Tous les gourous ont bien conscience de cette impossibilité de concertation avec l’adepte ou de médiation avec la secte. Expert en la matière, décrivant à la perfection ce qu’il connaissait pour le pratiquer à grande échelle depuis des années, le fondateur de la secte de Saint-Erme a écrit d’ailleurs ceci au sujet des adeptes : «Ces gens sont comme prisonniers d’une cage de verre, étanche et transparente : de l’extérieur, ils ont l’air d’être comme tout le monde, mais quand on leur parle, notre voix ne leur parvient pas (…) Avec eux, il devient rapidement impossible de dialoguer. Aucun argument venu du dehors n’a de prise, car leur mémoire et leur réflexion critique sont pétrifiées. Bien au contraire, toute tentative de discussion sera prise pour une manœuvre et provoquera un renforcement hérissé de la cohésion» (in Alors survient la maladie, p.51) C’est justement parce qu’ils connaissent cette impossibilité de communication et de médiation avec les adeptes et avec les sectes, que les gourous, dans leur campagne médiatique d’intoxication, proposent que les « deux parties en conflit soient réunies pour trouver ensemble la solution à leur problème». Reprocher de ne pas « s’engager dans un processus démocratique et de résolution des conflits» est donc, tout simplement, recourir à un argument ad hominem, fallacieux et vicieux.(1) Il y a cinquante-cinq ans, en 1948, Albert Camus déclarait :"Je n'essayerai pas de modifier rien de ce que je pense ni rien de ce que vous pensez (pour autant que je puisse en juger) afin d'obtenir une conciliation qui nous serait agréable à tous. Au contraire, ce que j'ai envie de vous dire aujourd'hui, c'est que le monde a besoin de vrai dialogue, que le contraire du dialogue est aussi bien le mensonge que le silence, et qu'il n'y a donc pas de dialogue possible qu'entre des gens qui restent ce qu'ils sont et qui parlent vrai" |