Le 24 mai 2004, une émission de France 3 – Pièces à conviction - consacrée à Landmark Education a montré au grand public comment des techniques dites de développement personnel étaient non seulement attentatoires à la dignité de la personne humaine mais faussement libératrices. Une scène est particulièrement révélatrice, celle où l’on voit un gentil bénévole dire combien il est heureux et fier de nettoyer plus que consciencieusement les toilettes du siège social de la société. Dans un forum, Mathieu Cossu a exprimé son trouble. Ce qui lui a valu cette réaction quelque peu surprenante mais hautement significative : « Je suis étonné de voir que ceux qui se font embrigader par Landmark ont tort. C'est leur choix. Qu'il soit mauvais, c'est sûr, mais c'est leur choix. C'est bien qu'il y ait des antisectes mais il est important de respecter celui qui désire se soumettre par choix personnel même si son choix est psychologiquement biaisé et mauvais. C'est parce qu'il y a des gens qui se soumettent que l'autonomie peut être sanctifiée. C'est parce qu'il y a des pervers qu'il existe des gentils et qu'on les reconnaît. Si tout le monde est gentil alors personne n'existe sur le plan de la gentillesse c'est le déni d'existence. J'ai bon ?"
Qui ne dit mot consent. L’interrogation appelait une réponse. Si elle n’avait pas été formulée, prise de position il y aurait quand même eu de ma part. Et j’ai donc écrit pour dire que je partageais le trouble de Mathieu Cossu et, du même coup, pour indiquer qu’en aucune manière je ne pouvais adhérer aux propos tenus par cet internaute qui, curieusement, semblait chercher une sorte de caution morale auprès des autres participants au forum.
"J'ai bon?" Etant donné ce que sont les valeurs et les principes auxquels nous nous référons, la réponse est nette, sans ambiguïté aucune :"Non!". Landmark, comme tous ces groupes plus ou moins puissants qui fonctionnent selon des principes similaires, est foncièrement une entreprise totalitaire. Et puisqu'il faut frapper fort, disons que ses méthodes sont comparables à celles de l'hitlérisme, du stalinisme,du maoïsme, du fondamentalisme islamique, avec, comme rêve suprême, la main mise totale sur l'humanité. Ni plus ni moins. Soyons clairs. Cessons de jouer aux enfants de chœur.
Si je m'abandonne à raisonner comme cet internaute, je dis : à l'instar des tortionnaires nazis ayant sévi dans les geôles de la Gestapo ou dans les camps de la mort, certains soldats américains ont choisi d'humilier, de conspuer et de battre comme plâtre leurs prisonniers irakiens...Pourquoi les en empêcher? Pourquoi les en blâmer? C'est leur choix. Et ce choix est signe de liberté. Eh bien, non! "Les anti-sectes" ont choisi de résister contre la barbarie,en prévenant, en veillant, en prenant des risques, un peu à la façon de ces maîtres-nageurs qui, sur les plages, ont un regard posé sur l'enfant qui fait trempette au bord de l'eau et le surfeur qu'un courant invisible semble empêcher de regagner le rivage. Si nous faisons de la mer un espace de liberté, où chacun peut s'aventurer à sa guise, devons-nous pour autant laisser la côte sans surveillance et ne pas porter secours au téméraire ou à l'inconscient qui, par naïveté, vanité ou orgueil, a perdu pied?
Quant à "sanctifier l'autonomie", c'est une joyeuse plaisanterie. "Les pervers permettent de reconnaître les gentils" dit l’internaute, qui exprime sans doute un point de vue partagé par un nombre non négligeable. A le lire, les anti-sectes sont les gentils... Merci pour eux. Mais qu'il sache que « les gentils » en question se passeraient bien de ce genre de situation, comme les résistants se seraient bien passés de n'exister que par leur combat contre l'occupant et ses collaborateurs. Il y a tellement d'autres choses à faire dans la vie. Le monde est si beau, le printemps si parfumé. Les cerisiers nous appellent.
Mais, au fait, n'est-ce pas pour cela que Mathieu se bat? Il a choisi de ne pas sortir, de ne pas grimper dans le cerisier pour permettre à d'autres d’y monter un jour, - par exemple ces stagiaires enfermés trois jours durant dans la salle aveugle d'un grand hôtel parisien, qui ne savent même plus que le soleil existe et qu'ils sont vivants? Ecrivant cela, je songe à Saint-Exupéry, qui au retour de sa mission sur Arras, s'interroge : "Je me suis battu pour préserver la qualité d'une lumière, bien plus encore que pour sauver la nourriture des corps." "Que représentaient la Norvège et la Finlande pour les soldats et les sous-officiers de chez moi? Il m'a toujours semblé qu'ils acceptaient, confusément, de mourir pour un certain goût des fêtes de Noël. Le sauvetage de cette saveur-là, dans le monde, leur semblait justifier le sacrifice de leur vie". "Un individu doit se sacrifier au sauvetage d'une collectivité, mais il ne s'agit point ici d'une arithmétique imbécile. Il s'agit du respect de l'Homme au travers de l'individu. La grandeur, en effet, de ma civilisation, c'est que cent mineurs s'y doivent de risquer leur vie pour le sauvetage d'un seul mineur enseveli. Ils sauvent l'Homme."
Tout est dit, non? Je crois profondément qu'il n'y pas de différence intrinsèque entre celui qui résiste contre la tyrannie, contre la médiocrité ou contre l'assujettissement psychologique. Le principe commun est le même. Ce qui, bien sûr, ne signifie nullement que la détermination affichée ici se retrouverait là. Quand le tocsin sonne, il y a ceux qui fuient, ceux qui se cachent et ceux qui font face. La mort frappe à la porte, et l'urgence commande. Quand l'état de peste est déclaré, il en va de même : le docteur Rieux d'Albert Camus fait front, modestement, humblement. S'agissant des sectes, l'état d'urgence a été décrété depuis dix bonnes années par quelques veilleurs attentifs, mais l'ennemi porte un masque invisible, et sa propagande est subtile. Il dit vouloir nous délivrer de nos aliénations, de nous "déconditionner des programmes inscrits depuis la petite enfance", alors qu'il ne rêve que de nous de nous asservir, de nous mettre au pas, de faire de nous des "esclaves heureux", comme ces poissons rouges qui croient sans doute être libres et inventer leur parcours alors qu'ils tournent en rond dans leur bocal.
Non, on ne peut pas ne pas être troublé, et même révolté, par le spectacle dégradant d'un homme qui se réjouit d’astiquer bénévolement les toilettes du gourou qui le méprise. Cet homme, ne l'oublions pas, a été conditionné à nettoyer les toilettes. Ailleurs, dans des circonstances à la fois différentes et comparables, certains de ses semblables sont conditionnés à tenir en laisse, avec des colliers de chien, ceux qui désapprouvent le maître vénéré, et d’autres, non moins nombreux, à jeter en pâture aux molosses les corps suppliciés des opposants ayant osé exercer ouvertement leur esprit critique. L’histoire nous enseigne qu’il arrive souvent que, sans états d’âme particuliers, l’adepte inféodé passe allègrement d’une étape à l’autre : aujourd’hui les latrines, demain l’humiliation et le harcèlement moral, après-demain la torture physique et le crime sadique. Mathieu Cossu a mille fois raison de vouloir délivrer les victimes innocentes de l'oppression qu'elles subissent mais aussi les bourreaux, ces autres victimes, coupables, elles, à défaut d’être toujours pleinement responsables de la perversion qui leur a été inculquée. |