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 DE X-FILES A LA SECTE : LA RECHERCHE D'UNE AUTRE VERITE...


DE X-FILES A LA SECTE : LA RECHERCHE D'UNE AUTRE VERITE

      par Renaud Marhic *
      

 Que représente la pensée magique pour les jeunes ? Cet
       article attire l'attention sur la séduction exercé par les thèmes relevant
       du paranormal sur les jeunes. Derrière la croyance aux extraterrestres ou
       aux parasciences se cachent des attentes précises participant d'une
       véritable démarche contre-culturelle. Favorisée par la période charnière
       de l'adolescence, la recherche d'une autre vérité à travers le paranormal
       se poursuit parfois chez les jeunes adultes par l'adhésion sectaire. Une
       démarche que n'inspire pas le seul sentiment religieux mais qu'explique
       aussi un rapport au monde nourri de la contre-culture évoquée
       ci-dessus.

      
       Si l’on constate, au vu de chiffres récents [1], que les grandes
       religions attirent de moins en moins de jeunes, il apparaît que leurs
       quêtes « spirituelles » s’orientent, plus que chez les adultes, vers les
       phénomènes dits paranormaux. Cette enquête, mettant en parallèle les
       croyances des 18/24 ans avec celles de leurs aînés, aboutit à des
       chiffres démontrant une constante différence entre le choix de ces jeunes
       par rapport à l’ensemble de la population française.
      
       Ainsi, 28% des 18/24 ans accordent un total crédit à la
       filiation directe de Jésus-Christ et de Dieu (contre 34% de l’ensemble des
       Français), 18% adhèrent à l’idée de sa résurrection (contre 29%) et
       15% à celle de la résurrection des morts (contre 21%).
      
       Les pourcentages s’inversent lorsqu’il s’agit de croyances plus proches du
       para-religieux. 49% des ces mêmes 18/24 ans déclarent croire
       à la communication avec les morts contre 37% de l’ensemble des personnes
       sondées, 46% croient aux tables tournantes (contre 31%), 61%
       à la sorcellerie (contre 41%), 74% à la transmission de pensée
       (contre 71%), 63% aux extraterrestres (contre 39%), 60% à la
       voyance (contre 46%), et enfin 67% croient à l’astrologie contre
       60% de l'ensemble des Français sondés.
      
       Enfin, il semble que plus que la notion de religieux, ce soit un
       ésotérisme peu défini mais ressenti comme réconfortant qui attire la
       population des 18/24 ans. 53% d’entre eux déclarent
       d’ailleurs avoir été en contact avec quelque chose de surnaturel contre
       35% de l’ensemble de l’échantillon.
      
       Il n'est pas innocent que les études menées sur les croyances des jeunes
       révèlent un engouement pour les matières de l'occulte (tables tournantes,
       divination, etc. ) en général et les parasciences (parapsychologie, étude
       des ovnis, etc.) en particulier, contrebalançant la méfiance manifestée
       envers les religions établies. Cette tendance possède une logique interne
       qu'il serait vain de vouloir expliquer par les seules « rêveries
       adolescentes ». Bien plus que cela, l'attrait pour ce que nous désignerons
       désormais sous l'appellation « paranormal », participe d'une recherche
       évidente de contre-culture. Une recherche ne relevant donc pas simplement
       du religieux, mais aussi de la philosophie, de la science ou de la
       politique.
      
       LE CULTE X-FILES
      
       Aussi vulgaire puisse-t-il paraître de prime abord, la « série-culte »

       X-Files
[2] constitue un sujet d'étude non négligeable dans le cadre
       qui nous préoccupe. Le terme « culte » s'appuie sur quelques chiffres : la
       série télévisée américaine — que diffusait récemment la chaîne M6 le
       samedi soir — était suivie par quatre millions de téléspectateurs, dont un
       adolescent sur deux présents devant leur poste de télévision. Le culte

       X-Files
, , c'est aussi un florissant marché de produits dérivés :
       revues, livres, disques, posters, etc. C'est enfin une omniprésence
       médiatique, les « fans » n'ignorant rien du parcours ou de la vie sexuelle
       des acteurs principaux, traqués par les journalistes à l'instar des plus
       grandes stars du show business. Surtout, on constate une adhésion
       réelle des jeunes téléspectateurs aux thèses développées par les
       scénaristes.
      
       Quelles raisons à ce succès ? Les scénarios d' X-Files comportent
       de nombreuses clés qui sont autant de clins d'oeil aux .
       Fox Mulder et Dana Scully, deux agents du FBI chargés par leur direction
       des « enquêtes spéciales », sont confrontés à une multitude de phénomènes
       paranormaux. Bien qu'amassant les preuves de la véracité de ces
       phénomènes, les deux agents ne sont guère écoutés par leur hiérarchie...
       Le propos est classique. C'est pourtant sous ce prétexte que la série va
       distiller, épisode après épisode, son message : « la vérité est ailleurs »
       — sous-titre inscrit au générique. La vérité dont nous parle

       X-Files
concerne la conception même du monde qui est le nôtre. Il ne
       s'agit pas simplement d'argumenter en faveur de l'existence des phénomènes
       paranormaux, mais de démontrer que cette dernière est soigneusement cachée
       au public par un accord tacite des diverses autorités établies. Pour ce
       faire, les scénaristes en appellent systématiquement à des faits divers
       ayant défrayé la chronique. L'écrasement allégué d'une soucoupe volante
       dans le désert du Nouveau-Mexique en 1947, un virus mortel échappé d'un
       laboratoire de recherche militaire, un tueur en série agissant sur ordre
       du Diable en personne, ce sont quelques-uns des dossiers sur lesquels les
       agents Mulder et Scully appuient leurs démonstrations. Que ces événements
       nous ramènent aux domaines de la rumeur, de la désinformation ou de la
       psychiatrie ne change rien au fait qu'ils ont, en leur temps, tous été
       donnés pour véridiques par les médias. En mélangeant ainsi le « vrai » à
       des éléments, eux, purement romanesques, X-Files crée une réalité
       en trompe-l'oeil.
      
       La presse adolescente amplifie encore le phénomène, présentant volontiers
       la série comme « construite pour une bonne partie d'après des faits réels.
       » Dans les magazines pour jeunes filles, on peut lire des témoignages
       apeurés, comme celui de Carine, 14 ans : « Moi j'ai peur (...) des
       extraterrestres, j'ai peur la nuit, dans mon lit, quand je repense aux
       images de la série et quand je me dis que, tout ça, ça peut très bien
       exister, pourquoi pas ? » [3]. Et les rédacteurs de ces publications de
       préciser que les « dossiers X » du FBI, qu'ils concernent les
       extraterrestres ou les esprits frappeurs, existent bien.
      
       L'adhésion massive des jeunes à cette réalité en trompe-l'oeil évoquée
       plus haut doit nous interroger. La culture adolescente se caractérise plus
       souvent par l'opposition que par l'adhésion. Le monde des adultes, regardé
       avec suspicion, est sévèrement jugé quand à ses manquements. Sur cette
       base, les organisations sociales de type marginales ou utopistes seront
       considérées avec compréhension, voire sympathie. Dans sa forme ultime, ce
       rejet de la société — quand il est combiné à des aspirations alternatives
       — peut conduire, entre autres, sur les chemins du sectarisme. Mais avant
       cela, le jeune rencontrera une autre étape que la série X-Files
       illustre au mieux. La contre-culture du paranormal permet en effet un
       rejet tous azimuts par l'affirmation d'un mensonge généralisé des
       autorités établies quant à la nature du monde. Le risque de dérapage
       paranoïaque est patent. On ne s'étonnera donc pas de la récente
       récupération de la thématique X-Files par le Front National de la
       Jeunesse (FNJ), à travers ses tracts distribués dans les lycées [4]. Pour
       Jean-Marie Le Pen aussi, la vérité est ailleurs. Si tous les jeunes « fans
       » d' X-Files ne vont évidemment pas grossir les rangs du FNJ, le
       parallèle entre le complot qu'évoque la série et celui dont nous parle le
       Front National (FN) n'en reste pas moins évident.
      
       La vérité assénée par X-Files est simple : qu'il s'agisse des
       extraterrestres ou de Satan, des forces obscures agissent ici-bas.
       L'acceptation de ce qui précède, le plus souvent, débouchera sur des
       activités à caractère ludique : recherche d'une littérature spécialisée,
       création de petits cercles de réflexion, séances de spiritisme entre
       copains, ballades nocturnes dans l'espoir d'apercevoir une soucoupe
       volante, etc. Le tout accompagné d'un discours plus ou moins anti-social
       impliquant les autorités religieuses, politiques et scientifiques, toutes
       accusées de vouloir conserver leur pouvoir — qui, la vérité dite, ne
       manquerait pas de voler en éclat — au prix du silence. Avec, toujours, en
       filigrane, la perspective d'un monde meilleur empêché d'éclore par le
       complot de ceux qui savent mais se taisent. Au prix d'un investissement
       minimal, le paranormal sert alors d'exutoire passage aux révoltes et aux
       interrogations de l'adolescence. C'est dû moins ce que nous avons constaté
       au contact des lycéens à l'occasion de nombreuses conférences sur le
       phénomène sectaire données en milieu scolaire. Mais il se peut aussi que
       l'acceptation de la vérité venue d'ailleurs débouche sur des comportements
       plus radicaux.
      
       FONCTIONS DES CROYANCES PARANORMALES CHEZ LES JEUNES
      
       L'enquête de terrain débouche parfois sur des parcours révélateurs en
       matière de fonction de la croyance. C'est le cas de Y., dont nous avons
       suivi l'évolution depuis quatorze ans jusqu'à sa majorité. Fils d'un marin
       pêcheur breton et d'une mère au foyer, Y. est en situation d'échec
       scolaire et termine sa scolarité dans une classe « aménagée ».
       L'adolescent va être marqué par la lecture d'une bande dessinée relatant
       la vie — à commencer par l'enfance comme il se doit — d'un homme choisi
       par les extraterrestres pour sauver la race humaine au jour de
       l'Apocalypse. Rapidement, Y. s'identifie au personnage du récit et tente
       d'en tirer profit au sein de son milieu familial. Il s'agit, entre autres,
       de retrouver une place privilégiée auprès de sa mère, laquelle consacre
       beaucoup d'attention à la soeur cadette de Y. L'échec est cuisant, le
       niveau socioculturel du ménage ne permettant aucune discussion
       métaphysique. L'adolescent va pourtant réussir à capter l'attention
       d'autres adultes de sa région, regroupés au sein d'une association
       consacrée à l'attente des extraterrestres [5]. Ceux-là, dont les contacts
       avec des créatures d'outre-espace constituent le pain quotidien ne se
       montrent nullement choqués des prétentions de Y. à incarner le futur
       messie. Mieux, il voient en lui un biais utile à la diffusion de leur
       message, également apocalyptique. La revue de l'association est donc mise
       à profit pour publier le « témoignage » de Y., par ailleurs enregistré et
       diffusé sur une station de radio locale. Tout va alors changer.
      
       Y. a atteint son but. Comme en rêverait beaucoup d'adolescents de son âge,
       il parle à la radio, voit ses propos reproduit dans un journal. Bientôt,
       après avoir fréquemment tenu le rôle de souffre-douleur, il inspire une
       peur mâtinée de respect à ses camarades de classe. Chez lui, sa mère s'est
       peu à peu laissée convaincre du statut particulier de son fils. Elle va en
       tirer profit dans un conflit déjà ancien qui l'oppose à son mari, lui qui
       ne veut toujours rien savoir de la nature quasi-divine de son fils.
       Profitant des absences du père inhérentes à sa profession, la mère accède
       finalement à la principale demande de son fils et le retire de l'école.
       Ensemble, ils vont pouvoir désormais se consacrer entièrement au message
       extraterrestre. La soeur d'Y. est délaissée au profit de son frère. Plus
       l'adolescent obtient les concessions recherchées et plus il lui faut
       radicaliser son discours. Il dit maintenant communiquer par écriture
       automatique avec, bien sûr, les extraterrestres, mais également divers
       personnages célèbres décédés.
      
       Le délire à deux qui s'installera au fil des années entre Y. et sa mère —
       et dont celle-ci sera la principale victime — déborde largement le cadre
       de cet article. La dernière année séparant Y. de sa majorité est cependant
       révélatrice du système mis en place. La mère a gravement endetté le ménage
       sur la promesse d'un gain au Loto prophétisé par son fils. Alertés par la
       situation irrégulière d'Y. vis-à-vis de l'obligation scolaire, la famille
       a dû faire face aux travailleurs sociaux. La menace d'une mesure de
       placement concernant la soeur d'Y. n'est pas écartée quand celui-ci
       atteint ses dix-huit ans. Désireux de voler de ses propres ailes il va
       s'établir comme voyant et tenir boutique, ne montrant plus qu'un intérêt
       très limité pour les extraterrestres.
      
       Le cas peut bien être jugé extrême, il n'en indique pas moins une piste :
       les croyances des adolescents, dans leurs aspects les plus radicaux, sont
       souvent intimement liées aux intérêts immédiats qu'ils en retirent. Les
       récentes affaires françaises mettant en scène des jeunes garçons et filles
       se réclamant d'un « satanisme » sur lequel il convient de se pencher plus
       avant le démontre également. La profanation du cimetière de Toulon par
       quatre jeunes gens âgés de dix-sept à vingt ans, en juin 1996, a remis au
       goût du jour la notion d'« actes sataniques ». S'il s'agit en cela
       d’évoquer simplement les comportements d'individus se réclamant de Satan,
       l'expression est acceptable. Il n'en va pas de même si l'on entend lier ce
       type de profanation à ce que représente le satanisme d'un point de vue
       théologique. Constitué de mouvements sectaires d'ampleur internationale,
       comme L'Eglise de Satan de l'Américain Anton La Vey, il est un courant
       satanique possédant des rituels précis et des références historiques non
       moins précises. Toutes choses absentes chez les profanateurs de Toulon,
       comme dans la plupart des micro-groupes — généralement constitués de
       jeunes adultes de moins de vingt-cinq ans — pratiquant un « satanisme
       sauvage » en marge des mouvements d'envergure. A en croire la déposition
       d'Emilie, l'une des jeunes profanatrices, devant les policiers toulonnais,
       il n'est pas certain que celle-ci connaisse seulement la différence entre
       satanistes et lucifériens. Les uns est les autres ne font pourtant pas bon
       ménage, les premiers reconnaissant l'existence du Dieu des chrétiens
       auquel ils s'opposent, les seconds affirmant qu'il n'est qu'une divinité :
       Lucifer. A Toulon, on avait pour toutes références quelques bouquins
       ésotériques bon marchés et, sans doute, le cinéma d'horreur.
      
       Les témoignages recueillis dans l'entourage des quatre jeunes
       immédiatement après les faits font états d'actes sexuels violents et
       blasphématoires précédemment accomplis dans des cimetières par les deux
       filles du groupe [6]. On évoquera par ailleurs des photos les représentant
       en sous-vêtements, allongées sur des tombes, le visage maquillée de blanc
       [7]. Il n'est sans doute pas trop fort de parler ici d'une jouissance par
       la transgression de l'interdit. A l'évidence, bien plus que d'une foi en
       Satan, les blasphèmes des deux adolescentes — par ailleurs de bonne
       famille — participaient d'une démarche fortement connotée sexuellement. Un
       accomplissement, en quelque sorte, inenvisageable en dehors du cadre «
       satanique ».
      
       L’ADHESION SECTAIRE
      
       Tant dans l'histoire d'Y. que dans celle des profanateurs de Toulon, les
       protagonistes ont flirté avec le sectarisme, sans pour autant franchir
       clairement le pas de l'adhésion au mouvement sectaire ou de la
       constitution de ce dernier. Les mineurs doivent d'ailleurs être exclus du
       chapitre que nous entamons à présent, l'adhésion à une secte n'étant que
       rarement librement consentie avant la majorité. Exclus également, les
       jeunes adultes qui, en raison de l'engagement de leurs parents, n'ont à
       dix-huit ans d'autres souvenirs que ceux d'une vie passée à l'intérieur de
       la secte. Ce problème, nouveau, a été soulevé par le psychiatre Jean-Marie
       Abgrall et ne concerne pas le présent article [8].
      
       L'adhésion sectaire des jeunes adultes va souvent résulter, non pas d'une
       démarche en rapport avec la foi et dont les intéressés seraient les
       acteurs conscients, mais d'une escroquerie intellectuelle dont ils sont
       les victimes. A l'origine de l'adhésion, nous trouvons certes une
       croyance, mais dont l'objet n'est pas le même selon que l'on se place du
       côté du jeune ou de la secte. Pour preuve, les moyens mis en oeuvre par
       les mouvements sectaires afin d'appâter ceux qui leur apparaissent comme
       des proies faciles. Ainsi, le déficit de culture générale de certains
       jeunes sera systématiquement mis à profit. Un exemple marquant nous est
       donné par les célèbres dévots de Krishna dont le mouvement attira nombre
       de jeunes dans les années soixante-dix. Aux parents inquiets, il était
       alors inlassablement répété que l'Association Internationale pour la
       Conscience de Krishna (AICK) ne représentait rien de moins que la religion
       des Indous (sic), laquelle n'était pas en soi plus inquiétante ou
       condamnable que les cultes chrétiens pratiqués en Europe. Dans le même
       ordre d'idée, pourquoi ne pas présenter l'Association des Témoins de
       Jéhovah à de jeunes Indiens comme « la religion des Européens » ? Le
       raccourci trompeur n'échappera à personne.
      
       La croyance motivant l'adhésion des jeunes ne participe pas toujours du
       religieux et l'escroquerie intellectuelle de la secte peut relever du
       domaine scientifique ou para-scientifique. L'histoire de S. est éloquente
       [9]. La jeune fille est âgée d'une vingtaine d'années quand elle décide
       d'entamer une psychanalyse au terme d'un adolescence marquée par un
       conflit familial opposant père et mère. L'arsenal déployé par son
       psychothérapeute la convainc rapidement du bien fondé de sa démarche :
       analyse des rêves et « rêves éveillés », étude multi-générationelle des
       comportements familiaux, rien n'est laissé au hasard. A son entourage, S.
       parle des avancées de sa « psychanalyse » et de l'aide que lui apporte son
       « psychanalyste ». Puis elle ne parle plus. Elle disparaît. Sa
       psychothérapie a révélé un souvenir jusque-là occulté, le viol de S. par
       son père en l'occurrence. Si elle n'en avait aucun souvenir, cette
       découverte, lui dit-on, apportera mieux être et équilibre.
      
       C'est ici affaire de vide juridique. On le sait, le terme «
       psychothérapeute » n'est pas légalement protégé en France. Tout un chacun
       peut demain visser sur sa porte une plaque de cuivre portant la mention «
       psychothérapeute - sur rendez-vous ». Pour peu que ledit psychothérapeute
       s'acquitte des cotisations sociales inhérentes à l'exercice de toute
       profession libérale, il ne sera passible d'aucune poursuite. En dehors de
       la médecine et de ses psychiatres, exception faite des psychologues
       diplômés de l'université, hormis les psychanalystes affiliés à l'une des
       trois sociétés de psychanalyse françaises, il est donc un autre type de «
       psys », auto-proclamés ceux-là, usant volontiers du libre vocable de «
       psychothérapeute ». Et parmi eux se cachent les gourous. S., persuadée
       d'avoir affaire à un psychanalyste s'est en fait livrée à un mystique,
       lequel, ne possédant aucun diplôme en matière de sciences sociales, agit
       au sein d'une organisation désignée comme « mouvement sectaire » par la
       Commission d'enquête parlementaire sur les sectes en France [10]. S. n'est
       pas un cas isolé. D'autres jeunes adultes rompront de même avec leur
       famille suite à une telle « psychothérapie », pratiquée dans le même cadre
       pseudo-thérapeutique.
      
       Une prétendue psychanalyse comme masque sectaire, c'est ce que l'on
       constate quand aux analyses patientes respectant la règle de « neutralité
       bienveillante » sont substituées des « thérapies » éclairs relevant des
       parasciences — généralement inspirées des techniques de « développement
       personnel » du nouvel âge — dont le seul but est le contrôle du patient
       destiné à devenir adepte. De fait, S., comme bien d'autres, ont fait les
       frais d'une méthode utilisant une forme d'hypnose réputée faire remonter à
       la conscience des souvenirs jusque-là enfouis au plus profond de la
       mémoire pour cause de traumatisme (sic). Une méthode largement répandue
       outre-Atlantique où elle a déjà fait l'objet de vives critiques de la part
       les instances médicales concernées [11]. Coupée de ses proches par un
       déménagement conseillé et un jeu complexe de réexpédition du courrier, S.
       n'en continuera pas moins de solliciter financièrement sa famille. C'est
       que, pour mieux singer la psychanalyse, les séances s'avèrent coûteuses,
       leur règlement restant garant de l'engagement du patient. En quelques
       années, S. deviendra d'un point de vue psychologique, entièrement
       dépendante de son pseudo-thérapeute et collaborera finalement à son
       organisation.
      
       C'est bien l'absence de recul face au domaine de la psychanalyse qui est à
       la base de l'engagement de S. Pour recruter les jeunes adultes, les sectes
       ne jouent pas seulement de leur manque de culture générale mais aussi de
       leurs aspirations humanistes. L’association Humana France a été déclarée à
       Marseille le 21 janvier 1987. Affiliée à Humana International dont le
       siège se trouve aux Pays-Bas, elle est liée à Tvind of Denmark, une ONG
       danoise elle-même émanation de l’Université populaire itinérante de Tvind.
       En janvier 1996, Humana France/Tvind a été classée en tant que « mouvement
       sectaire » par la Commission d'enquête parlementaire présidée par Alain
       Gest [12]. Entre-temps, Humana France/Tvind avait eu le temps de se
       positionner face aux attentes des adolescents rendus « disponibles » par
       leur majorité.
      
       Le point de départ de cette vaste organisation internationale a été la
       création en 1970, au Danemark, d’une école pour enfants défavorisés.
       L’initiateur de cette démarche, le Danois Andy Petterson, est décrit comme
       un personnage charismatique, doctrinaire, à la poursuite d’un monde
       nouveau où règnerait le Bien et dirigé par une élite issue des écoles
       Tvind. A l’origine de la démarche donc, un vaste projet social, tout
       d’abord à l’échelle d’un pays, et s’étendant peu à peu au monde entier
       sous la forme d’aide humanitaire.
      
       Dans les faits, Humana France propose aux jeunes de dix-huit ans — mais
       aussi à des mineurs — de séjourner une année à l’Internat européen Tvind
       of Denmark. Le but étant, à l’issue de cette plongée dans l’idéologie de
       Tvind, de voir ces jeunes se porter volontaires en quasi-bénévolat (pas de
       couverture sociale, pas de remboursement des frais de voyages) dans les
       entreprises et organisations satellites de Tvind en Europe et en Afrique.
       L’ONG Tvind, d'après ses contradicteurs, s'est révélée comme un entrelacs
       d’intérêts économiques extrêmement rentables installés dans les pays du
       Tiers-monde, utilisant tant la main-d’oeuvre locale à bon marché que son
       jeune personnel. En France, Humana se livre principalement à des collectes
       diverses, livres, vêtements, linge de maison etc. [13]. Ce mouvement
       n'est qu'un exemple d'organisation réputée sectaire recrutant chez les
       jeunes par le biais d'une idéologie humanitaire. On pourrait citer de même
       le Parti Humaniste, bien plus préoccupé de transformer psychologiquement
       ses adhérents selon les préceptes de son gourou Silo, que de changer la
       société. Ces deux mouvements dénotent chez leurs jeunes recrues une
       absence totale de recul face aux concepts d'aide humanitaire ou de parti
       politique.
      
      
       JESUS TRANSFIGURE
      
       On comprend sans peine les déficits culturels ou les motivations
       humanistes qui en marge de la croyance religieuse peuvent pousser les
       jeunes vers la secte. On ne saurait pour autant écarter le facteur
       religieux, lequel sera d'autant plus important dans l'adhésion du jeune à
       un groupe problématique que ce dernier s'appuiera sur des bases
       chrétiennes, d'aucuns les jugeant rassurantes. Certains mouvements issus
       du Renouveau Charismatique ont été mis ces derniers temps sur la sellette
       par d'anciens de leurs membres [14]. Que l'on considère ou non être ici en
       présence d'activités sectaires, le fonctionnement de ces mouvements
       illustre au mieux la façon dont des structures refermées sur elles-mêmes,
       et a priori fort peu attractives, réussissent à attirer des jeunes
       gens par le biais d'un christianisme transfiguré. Le sondage présenté en
       début d'article prend alors tout son sens. Jésus et le paranormal, tel est
       le modus operandi de ces communautés ou intersignes, glossolalie et
       miracles en tous genres sont allégués.
      
       Il s'agit d'une double séduction. D'une part, le groupe offre le cadre
       rassurant et institutionnalisé de la religion catholique, écartant de fait
       bon nombre d'interrogations ou de suspicions. Mais d'autre part, il prône
       un retour aux sources du christianisme qui le place rapidement en dehors
       des limites trop étroites de ce même cadre. Pour les fidèles les «
       résultats » sont immédiats. La prière, à grand renfort de gestes et de
       comportement démonstratifs, favorisera des vécus, voire des expériences
       mystiques sans commune mesure avec le sentiment religieux animant des
       offices classiques. De plus, le charisme d'un chef conduisant sa
       communauté selon les voies de l'illuminisme, ne laisse que peu de place au
       doute et à la critique. Les « phénomènes » qui vont alors apparaître
       démontrent l'attente d'un extraordinaire qui, à l'évidence, ne se
       rencontre pas dans une église traditionnelle.
      
       Ce fut le cas au sein de La Famille de Nazareth après, comme l'a écrit
       l'un de ses anciens membres, que « l'Esprit fit savoir qu'il était de
       "retour" avec ses "miracles" » [15]. Quels étaient ces miracles ? On vit
       les prières ponctuées de diverses manifestations — crises de rires ou des
       larmes, vomissements et même « chants en langues » — interprétées comme
       autant de signes de la présence de L'Esprit Saint. Il n'est pas inutile de
       rappeler ici l'analyse faite par Abgrall de l'hystérie collective dans les
       mouvements sectaires : « L'hystérie collective est une explosion
       incontrôlée des pulsions libidinales. Les scènes de possession en
       constituent l'exemple le plus typique. L'hystérie d'un individu peut se
       propager au groupe entier: la crise de " possession " passe pour être une
  &nbs


     [1] Sondage CSA du 17 au 21 janvier 1994.
      [2] Les « dossiers X » diffusés en France sous le titre Aux frontières du réel.
      [3] « X-Files, et si c'était vrai ? », Bravo Girls, n° 133, du 7 au 20 avril 1997, pp.6-9.
      [4] PISANIAS, J.F., « X-Files : soupçons sur la série culte », Télérama, n° 2448, 11 décembre 1996, pp.10-16.
      [5] L'histoire de cette secte apocalyptique est décrite en détail in : MARHIC, R., KERLIDOU, A., Sectes et mouvements initiatiques en Bretagne, Ed. Terre de brume, Rennes, 1996.
      [6] TRONCHE, J.F., « La folle nuit des enfants de Satan », France Soir, 13 juin 1996, p.7.
      [7] LENZINI, J., « Les quatre jeunes profanateurs de Toulon ont été incarcérés », Le Monde, 13 juin 1996.
      [8] Jean-Marie Abgrall est membre de l'Observatoire interministériel des sectes en France, placé sous la responsabilité du Premier Ministre.
      [9] Le résumé est basé sur une enquête personnelle de l'auteur.
      [10] GEST, A., GUYARD, J., < i>Les sectes en France, Assemblée Nationale, Rapport n° 2468, Paris, 1996.
      [11] Le 16 juin 1994 l'Association des Médecins Américains (AMA) déclarait à l'Associated Press: « Peu de cas dans lesquels des adultes étaient accusés par des enfants d'abus sexuels, sur la base de souvenirs occultés, ont pu être confirmés ou infirmés. Il n'est pas possible pour l'instant de faire la différence entre les vrais souvenirs et des événements inventés. »
      [12] Gest, A., op. cit.
      [13] CENTRE ROGER IKOR, Les sectes état d'urgence, Ed. Albin Michel, Paris, 1995.
      [14] BAFFOY, T., DELESTRE, A., SAUZET, J.P., Les naufragés de l'Esprit : des sectes dans l'Eglise Catholique, Ed. Seuil, Paris 1996.
      [15] Ibid
      [16] ABGRALL, J.M., La mécanique des sectes, Ed. Payot, Paris, 1996.
      [17] SIRIC, Communication ou manipulation : la vie quotidienne vue à la lumière du cerveau, Ed. Empirika, Saint-Erme, 1984.
      [18] ABGRALL, J.M., op. cit.
      [19] Ibid
      [20] GALANTER, M., « The Moonies : A Psychological Study of Conversion and Membership in a Contemporary Religious Sect », American journal of Psychiatry, n°136, 2 février 1979.
      [21] Sondage réalisé par le Lastes sous la direction d'Antoine Delestre en février 1991 auprès d'un échantillon raisonné de 1908 étudiants.
      [22] « Les motivations des jeunes tentés par les groupes de recherche spirituelle », Bulletin de liaison pour l'étude des sectes, n° 33, 1er trimestre 1991, pp. 14-18.


* Article publié dans Agora débats/jeunesse n° 9, L'Harmattan, 3ème trimestre 1997. Renaud Marhic est écrivain et journaliste indépendant. Il a déjà publié : « L’Affaire Ummo » (LCM, 1993) ; « Enquête sur les extrémistes de l’Occulte » (L’Horizon Chimérique, 1995) ; « Sectes et mouvements initiatiques en Bretagne » (Terre de Brume, 1996) ; « Voyage au bout de la secte » (Buchet/Chastel, 1998), « Le New Age – Son histoire… ses pratiques… ses arnaques… » (Le Castor Astral, 1999) et, en collaboration, sous sa direction, avec une préface du professeur Henri Broch, « Guide critique de l’extraordinaire » (Les Arts Libéraux, 2002). 
courriel : renaud.marhic@wanadoo.fr  -  site : www.multimania.com/marhic/

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SECTES ET D&Eac...
   DE LA PSYCHOTHÉRAPIE A L’ALLÉGEANCE SECTAIRE suivi de "GOUVERNER LE MONDE SOUS COUVERT DE PSYCHOTHERAPIE ET DE PSYCHO-SPIRITUEL".
   LA DERIVE SECTAIRE
   PRATIQUES MEDICALES ET SECTES
   III - INCIDENCES DEONTOLOGIQUES.
   DANS LE CADRE DES PSYCHOTHERAPIES, DECELER LES FACTEURS DE RISQUES SECTAIRES
   QU’EST-CE QU’UNE SECTE ?
   LE MARCHE DE LA FORMATION ET LE RISQUE D’EMPRISE SECTAIRE DANS LES ENTREPRISES *
   SECTES ET ENTREPRISES : PRATIQUES SECTAIRES ET ACTIVITES PROFESSIONNELLES
   COMMENT LE PHENOMENE SECTAIRE SE BANALISE
   LE POUVOIR DES SECTES EN AMERIQUE LATINE
   DE X-FILES A LA SECTE : LA RECHERCHE D'UNE AUTRE VERITE
   SECTES ET RELIGIONS
   QUAND LES PRETOIRES DEVIENNENT TRIBUNES POUR LES SECTES
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   LA DERIVE SECTAIRE : L’APPROCHE PSYCHOLOGIQUE
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   &laquo; MÊLEES CELESTES » A LA SECTE ?
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   SECTES : DE LA PATHOLOGIE A LA CRIMINALITE
   LES ENTREPRISES FACE AU RISQUE SECTAIRE
   SECTES : LE RAPPORT ANNUEL 2007 DE LA MIVILUDES DENONCE LES NOUVELLES DERIVES
   &quot;EN FRANCE, LES SECTES SONT "UN VRAI PROBLEME" par Jacques TROUSLARD
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   &quot;GRANDE ENQUÊTE SUR LA SCIENTOLOGIE : UNE SECTE HORS-LA-LOI"
   DERIVES SANITAIRES, SECTAIRES ET THERAPEUTIQUES... ENTRETIEN D'HELENE DELMOTTE AVEC JEAN-MICHEL ROULET, PRESIDENT DE LA MIVILUDES
   SECTES SUR INTERNET : L'IMPUNITE
   COMMENT LES SECTES INFLUENCENT LES GOUVERNEMENTS EUROPEENS
   DERIVES THERAPEUTIQUES, DU PHENOMENE DE MODE AUX SECTES...
   SECTES : JEAN-MICHEL ROULET REPOND AUX QUESTIONS POSEES PAR LES INTERNAUTES
   SOUS COUVERT THERAPEUTIQUE, DE NOUVELLES SECTES SE DEVELOPPENT
   BWITI, SECTE INITIATIQUE HALLUCINOGENE: IBOGA, DECES, FETICHISME ET PROFANATION DE SEPULTURES...
   LE CULTE DU "THE" FAIT HALLUCINER LES ETATS-UNIS...
   DERNIERES MESURES PRISES POUR LUTTER CONTRE LES SECTES (J.O 2010)
   LES CARTELS DE LA DROGUE ET LE RECOURS A LA RELIGION : "UN MELANGE EXPLOSIF"
   AYAHUASCA DANS SECTES ET COMMUNAUTES RELIGIEUSES (ALERTE EN ITALIE)
   COMMENT LA SCIENTOLOGIE SE RETROUVE SUSPECTEE DE TRAFIC D’ÊTRES HUMAINS
   &quot;INVITATION A LA VIE" (IVI) EST-IL UNE SECTE?
   &quot;L'ADN SAIN ET CURATIF" DU GOUROU POUR MODIFIER "LE KARMA NEGATIF" DE FILLETTES...
   QU'EST-CE QU'UNE SECTE ?
   SAÏ BABA, LE "GOUROU" AFFAIRISTE EST MORT; SON ENTREPRISE DEMEURE...
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   SCIENTOLOGIE : DE L'ACCUSATION A LA CONDAMNATION EN APPEL POUR "ESCROQUERIE EN BANDE ORGANISEE"
   DOCUMENTS QUI ACCABLENT LA SCIENTOLOGIE
   ESCLAVE EN HAUTE MER : 12 ANS DANS LES GRIFFES DE LA SCIENTOLOGIE
   PSYCHOTHÉRAPIE, SANTÉ , SECTES, SÉNAT, GUY ROUQUET: «Gouverner le monde sous couvert de ‘thérapie’ et de psycho-spirituel»
   DÉRIVES SECTAIRES ET THÉRAPEUTIQUES : LES AGENCES REGIONALES DE SANTÉ SUR LA SELLETTE
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   AYAHUASCA – UNE SECTE CHILIENNE HALLUCINOGENE SACRIFIE UN NOUVEAU-NÉ «POUR SAUVER LE MONDE».
  
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