Web, 13 novembre 2001 [Texte intégral] Selon le psychiatre Jean-Marie Abgrall, la manipulation mentale joue en permanence sur le registre des émotions.
Personne n'est à l'abri des manœuvres de manipulation mentale dont usent les sectes pour priver un individu de tout libre arbitre. Même si celui-ci affirme agir par "soumission librement consentie". La psychologue Sonya Jougla distingue trois sortes d'adeptes potentiels : l'individu "psychologiquement fragile", qui entre dans la secte pour "éviter la confrontation avec le réel qui est souvent à l'origine de ses angoisses", la personne qui "recherche pouvoir et connaissance à travers la secte" lui promettant un sort différent du commun des mortels et l'appartenance à une élite, enfin l'adepte "venu là par hasard, avec un proche qui lui a proposé une sortie ou activité et qui se laisse peu à peu embrigader". L'adhésion découle souvent de conflits sociaux ou familiaux (divorce, perte d'emploi, échec, problème financier, rupture avec la famille à l'adolescence), de la difficulté à prendre une responsabilité ou une décision, de la mort d'un être cher... Les sectes appliquent des techniques de manipulation mentale qui agissent en deux étapes, le recrutement et le conditionnement, selon le psychiatre Jean-Marie Abgrall, auteur de plusieurs ouvrages et articles de référence sur le phénomène sectaire. " UNE UTOPIE CHATOYANTE" Durant la phase de recrutement, "le nouvel adepte va être séduit, persuadé, enfin fasciné". On le séduit en lui proposant "une utopie chatoyante en lieu et place de la grisaille quotidienne", des réponses simples à ses interrogations complexes et un échange affectif qui joue en permanence sur le registre des émotions. On le persuade d'adhérer grâce à "une mise en scène permanente d'une fable qui chasse le réel, envahissant progressivement l'espace de communication" et en lui faisant croire que son adhésion dépend de sa seule volonté. On le fascine, pour "emporter le marché", en le confrontant au gourou et en lui faisant miroiter l'accès à un "univers symbolique du sacré et du divin". L'étape du conditionnement fait perdre à l'individu sa propre parole au profit de celle du groupe ou du gourou, son statut d'être responsable de ses actes et doté de son libre arbitre en faveur de celui d' "agent exécutant, exonéré de toute responsabilité de choix", acceptant sans réserve la hiérarchie et l'autorité de la secte. La notion de responsabilité est remplacée par "la fierté tirée du bon accomplissement du devoir", analyse le Dr Abgrall. UN MOYEN DE FUIR LE REEL Les sectes disposent d'une vaste panoplie de masques séduisants, pour obtenir sans contraintes visibles l'adhésion de leurs victimes : programmes de développement personnel, activités humanistes, commerciales, culturelles et éducatives, religieuses et ésotériques, ou encore diverses psychothérapies. Les effets du groupe, la mobilisation des émotions, l'adoption d'un nouveau langage, l'isolement, la culpabilisation, l'obéissance aux consignes..., toutes ces techniques contribuent ensuite à déconstruire et à transformer la personnalité de l'adepte. Il ne reste plus ensuite qu'à lui reconstruire une identité et à renforcer sa dépendance physique et psychologique au groupe, univers de remplacement de sa vie antérieure. Parmi les procédés utilisés pour annihiler les facultés critiques et assujettir l'adepte, la secte impose un rythme de vie carencé en sommeil, en alimentation, en soins, sans moment possible de solitude ou de contact avec d'anciens repères, ainsi que de multiples rituels, chants répétitifs, prières mécaniques, purifications et autres exercices de méditation ou de psychothérapie détournée de sa finalité (qui est au contraire de libérer une personne). Selon le philosophe et psychologue Max Bouderlique, tout cela s'apparente à un moyen de fuir le réel analogue à une drogue générant les mêmes effets d'accoutumance. |