Le reparentage est une technique qui a été importée des Etats-Unis et qui est présentée comme étant thérapeutique. Dans sa définition la plus pure, cette technique est basée sur le concept suivant : il s’agit d’une personne se disant thérapeute qui s’institue parent de remplacement du patient. Cette méthode a été développée par Morris et Jacqui Schiff (source : Les classiques en analyse transactionnelle, volume 2 Ed. CFIP) et est diffusée et enseignée par des analystes transactionnels. On peut lire dans l’article qui présente le reparentage : « On demande aux parents naturels, s’ils sont en relation avec le patient, de confier le jeune homme ou le jeune fille à la nouvelle famille ». Nous voyons que cette méthode est basée sur un fantasme : le cadre de soin deviendrait « une nouvelle famille » dans lequel le patient pourrait régresser, c'est-à-dire revenir à des étapes antérieures de son développement. Le reparentage a fait l’objet de plusieurs plaintes aux Etats-Unis ; on peut en trouver le résumé dans un article des actualités en analyse transactionnelle (Alan Jacobs, AAT 1994).
« En 1974, Jacqui Schiff (analyste transactionnel thérapeute) et son fils adopté Aaron ont reçu le prix Eric Berne, la plus haute distinction d’ITAA (association internationale d’analyse transactionnelle). En 1971, Jacqui Schiff est condamnée pour coups et blessures sur plainte d’un patient dans l’état de Virginie : le dossier est annulé pour défaut de procédure au niveau des mandats, mais le tribunal formule une interdiction permanente d’installer un établissement de reparentage dans cet état… En 1973, Aaron Schiff plaide coupable d’homicide involontaire lors du décès d’un patient placé sous sa responsabilité : l’homme est mort ébouillanté accidentellement, mais en 1974, l’accusation est réduite au chef de « délit secondaire d’abus sur mineur »… Ces dernières années (1994), l’état du Missouri a enregistré quatre plaintes contre des thérapeutes et contre un centre de thérapie utilisant les techniques de reparentage… » (Alan Jacobs, AAT 1994)
Les plaintes citées dans cet article sont Staggs contre Leymaster, plainte n° CV86-20779 (Jackson Missouri – 22 août 1986) – confidentialité requise pour les deux parties c'est-à-dire affaire traitée à huis clos. Flanders contre Matrix, plainte n° CV89-21860 (Jackson Missouri, 24 août 1989) : jugement par contumace rendu le 5 décembre 1991, confidentialité requise pour les deux parties, jugement en huis clos. Jester contre Leymaster, jugement CV 89-29236, plainte du 17 novembre 1989, renvoi des deux parties et condamnation aux débours. Michäelle contre Mid-América Treatment ans Training Instit, plainte n°CV91-41113 du 19 février 1991, jugement par contumace du 17 août 1993, confidentialité requise pour les deux parties. (Source Alan Jacobs, publication Actualités en analyse transactionnelle -1994). Les tribunaux américains font état dans ces affaires « de l’usage d’instruments tels que menottes, chaise de contention, bandeaux sur les yeux et baillons, le recours à la fessée, au fouet, aux menaces à l’aide d’un couteau, à la restriction et à la privation de nourriture, aux coups et aux gifles ».
En 1985, Paris Interédition publie en France un livre de Jacqui Schiff, personne considérée par les analystes transactionnels français comme figure de référence de tout un courant articulé autour des techniques de reparentage. Dans ce livre, on peut lire notamment: « finalement je choisis de risquer une confrontation aussi bizarre qu’extrême. Aaron attaché nu, sur la chaise de contention. Je m’approchai de lui avec un grand couteau de chasse…À ma consternation, il ne me sembla le moins du monde effrayé. Peut-être voulait-il vraiment être castré… Puis je posais la lame sur ses organes génitaux…etc. » (Source Alan Jacobs, publ. AAT 1996).
Curieusement le reparentage n’a jamais été déclaré comme une technique à proscrire de l’enseignement des analystes transactionnels. On trouve un article des actualités en analyse transactionnelle réintégrant le reparentage comme technique possible. L’auteur en est Ted Novey, analyste transactionnel : « L’article d’Alan Jacobs ci-dessus est important car il ouvre un débat sur des problèmes liés au développement de l’analyse transactionnelle. On pourrait croire que reparler du reparentage schiffien, c’est un peu attisé des charbons qu’il vaudrait mieux laisser s’éteindre. Mais ces questions nous accompagnent encore, ne serait-ce par le biais des instances légales, qui continuent à être saisies de plaintes en relation avec cette forme de thérapie (1). J’ai beaucoup appris sur la confrontation des comportements scénariques destructeurs et sur d’autres méthodes de traitement (1) auprès de Jackie Schiff et de ses enfants qui sont aussi mes collègues (2), mais je me suis toujours gardée avec mes clients de toute confrontation punitive (3). Je ne me suis pas opposée à ce que les personnes en formation chez moi assistent à des ateliers au Cathexis Institute en Californie [lieu de travail des Schiff] mais je les ai prévenus que la décision d’entrer dans un travail (1) aussi intense implique de prendre soin de soi. Jamais je n’ai assisté moi-même à ces ateliers : je savais que même indépendamment des punitions (3), jamais je n’aurais été prêt à m’adapter au genre de contrat de groupe exigé des membres de cette communauté. ».
Le reparentage peut prendre différentes formes : par exemple la personne va proposer au patient de lui donner un biberon « comme s’il était un enfant et le thérapeute sa mère », de porter des couches comme si on pouvait réamorcer de façon artificielle, les mécanismes en rapport avec ces étapes. Un article de la revue des analystes transactionnels (AAT vol 5, n° 17, 1981) précise : « la technique du reparentage comporte un aspect capital : la régression est dirigée. Sinon elle conduirait au chaos, à la psychose, à un état sur lequel aucun travail ne serait possible. Dans l’optique des Schiff, la personne n’entre pas dans une régression thérapeutique (4) par une décompensation face à une tension interne ou externe mais en donnant son accord pour « devenir petite ». On peut se questionner sur l’expression régression thérapeutique : la régression est présente dans tout type de thérapie mais elle n’est jamais proposée comme un état à mettre en acte. En demandant au patient de « devenir petit », que lui demande-t-on ? On lui demande de mettre en acte une impression et d’entrer dans l’illusion qu’il serait un enfant alors qu’il est un adulte. Ce type de demande implique un paradoxe avec déni de la réalité et une mise en scène imaginaire qui fait basculer la personne dans un univers qui n’est plus celui de nos références sociales.
Selon Schiff, la régression est dirigée sinon elle mènerait à la psychose. On ne peut que constater le non sens du propos puisque cette technique est censée s’adresser à des patients psychotiques qui ont déjà décompensés. Lorsqu’une décompensation a eu lieu, elle n’est pas réversible. Le sujet psychotique reste psychotique. La demande est donc faite à des personnes vulnérables et malades. L’article des AAT indique également : « Vingt-quatre heure sur vingt-quatre, le « patient-enfant » se comporte comme un bébé, ou comme un petit enfant, jusque dans ses besoins physiologiques comme le sommeil et le réflexe de succion… voilà donc le patient devenu petit, enfant. » Bien entendu, le traitement se passe dans une communauté dite thérapeutique qui n’a reçu l’aval d’aucune instance d’Etat et d’aucun organisme de la santé. Le thérapeute se fait appeler « papa » ou « maman » et dirige l’évolution des patients-enfants allant jusqu’à punir ceux-ci s’ils ne respectent pas les termes du contrat. Il les aide à modifier « leur cadre de référence » en « reprogrammant » ce que les analystes transactionnels nomment les « incorporations parentales antérieures ». Il s’agit clairement d’amener le patient à changer sa façon de penser. Le reparentage est basé sur la mise en place d’une illusion hors réalité d’un possible rapport parent-enfant, dominant-dominé, entre un patient et une personne se dénommant thérapeute , avec une mise en acte dans la réalité. Le patient est nourri au biberon, porte des couches, joue comme un bébé, perdant progressivement son statut d’adulte et de personne différenciée. Selon les analystes transactionnels, le reparentage se pratique aux Etats-Unis, en Angleterre, en Inde ( ?), et dans d’autres régions du monde. Il est toujours enseigné comme technique dite thérapeutique. A ce jour, le reparentage n’a pas été interdit malgré l’existence des procès recensés.
D’après Alan Jacobs, « Dans le reparentage schiffien, l’intrusion psychique bien que rationalisée en tant que confrontation de la passivité et nécessaire à la résolution des problèmes, fonctionne en même temps comme un moyen de contrôle sur les patients par l’entremise de l’idée, souvent suggérée, que le dévoilement de soi et la « confession » sont indispensables tant pour « guérir » que pour appartenir à la communauté ». |