Guy Rouquet - Vous venez de publier aux Editions Golias Les Marchands d’âmes. Dans ce livre, vous dénoncez le caractère nocif et destructeur de l’approche psycho-spirituelle dont, dites-vous, la communauté des Béatitudes, appelée naguère Lion de Juda puis Agneau Immolé, est tout à la fois le fer de lance et le cheval de Troie en France. Selon vous, cette doctrine est à l’origine de très nombreux drames humains, parfois tragiques. Drames méconnus et sous-estimés par la société en raison de l’état d’épuisement et de détresse des sujets concernés qui ont du mal à témoigner de ce qu’ils ont subi, du laxisme coupable de l’Eglise institutionnelle qui feint de ne pas savoir ou de ne pas comprendre ce qui se passe dans certaines maisons communautaires que vous n’hésitez pas à qualifier de sectes, et d’une certaine impuissance des pouvoirs publics qui, faute d’être saisies officiellement, n’interviennent pas ou seulement à la marge, laissant le soin à l’institution ecclésiale de régler le problème en vertu de la fameuse séparation de l’Eglise et de l’Etat. D’où l’importance de votre ouvrage appelé, selon moi, à devenir un document de référence. En vous efforçant de garder une « neutralité bienveillante », vous y racontez ce que vous avez expérimenté au château Saint-Luc, dans le Tarn, tout en vous attachant à analyser précisément « l’illusion groupale » à laquelle, avec votre épouse, vous avez succombé durant trois années avant de saisir qu’il s’agissait d’un véritable piège qui, comme un rouleau compresseur, vous infantilisait, dépersonnalisait et déresponsabilisait. Comment s’opère une pareille prise de conscience ? Pourquoi, après avoir longuement hésité, avez-vous souhaité la rendre publique ? Pascal Michelena - Il faut beaucoup de temps pour réaliser ce qui a pu se passer, du temps et de l’aide. C’est un travail qui ne peut se faire seul, en raison justement du crédit dont jouit la communauté et de l’état d’épuisement dans lequel on se trouve. Au départ, les souffrances que l’on éprouve sont perçues comme étant dues à un vécu personnel, pratiquement pas comme quelque chose qui serait lié la communauté, encore moins à un fonctionnement habituel et structurel. C’est une culpabilité personnelle qui ressort, voire éventuellement des « erreurs » de responsables particuliers. L’aide a consisté pour nous dans la psychothérapie qui a été entreprise, non parce que je me sentais en difficulté, mais dans l’optique de devenir psychothérapeute. C’est cette aide qui nous a permis de qualifier les événements que nous avons vécus. Tout le travail que mon épouse et moi avons fait par la suite a consisté à étudier les documents en notre possession et les éléments que nous avons trouvés dans les ouvrages traitant de sectes, ainsi que nos vécus et ceux d’autres victimes, pour mettre en parallèle les faits qui nous paraissaient concordants. Parallèlement à cela nous avons contacté l’ADFI, qui nous a apporté une aide précieuse pour nous reconstruire. C’est l’écoute et le travail de recherche qui nous ont permis réellement de sortir de l’emprise, puisque c’est cela que nous avons vécu : une influence visant à changer radicalement notre façon d’être, influence qui a perduré malgré notre départ de la communauté, puisque c’est un phénomène qui s’alimente par notre adhésion active. Je n’ai pas vraiment hésité à rendre public mon travail. Disons que c’est devenu une suite logique à la prise de conscience. Même si s’en prendre à une communauté reconnue par l’Eglise ne paraît pas simple ni exempt de risques et que, pour être crédible, l’ouvrage ne devait pas apparaître comme un règlement de comptes mais bien comme une analyse aussi objective que possible. Il fallait que d’autres puissent se servir de ce travail pour faire leur propre analyse et que le texte puisse fournir l’occasion d’un débat, d’une discussion ouverte sur des pratiques inadmissibles. Guy Rouquet - Avant d’aller plus loin, je crois important que, pour les lecteurs non avertis, vous définissiez en quelques mots le psycho-spirituel dont vous dites qu’il impose une manière de vivre et de penser globale pouvant conduire les individus à sombrer dans de véritables pathologies mentales, certaines nécessitant la psychiatrisation du sujet ou le conduisant au suicide. Selon vous, des mécanismes psychologiques subtils et pervers sont mis en œuvre par des agents souvent dépassés et incompétents, reproduisant les modes opératoires que leur ont enseignés à la va vite, dans des conditions douteuses, des guérisseurs autoproclamés censés jouir d’une « délégation » divine ou d’un « charisme de thérapeute ». Qu’est-ce donc que le psycho-spirituel ? En quoi est-il pernicieux ? Myriam Michelena - Pour nous, le psycho-spirituel est une doctrine, une idéologie, c'est-à-dire un ensemble d’idées et de croyances structurées et cohérentes qui apporte une vision globale et exclusive de l’homme. Il repose sur un amalgame et une instrumentalisation, créés à partir d’éléments de la psychologie et de buts ou concepts spirituels. A l’origine, le psycho-spirituel veut unir les différentes conceptions de l’homme véhiculées par la psychologie et la spiritualité. Il se veut simple et facilement accessible à tous. Il est présenté comme une « méthode » ayant pour but d’éviter le morcellement de l’individu, parce qu’il ne serait vu habituellement que sous son aspect psychologique d’un côté et spirituel de l’autre. Cette méthode se présente ainsi comme le moyen de réconcilier, « d’unifier » l’individu, étant entendu que la façon de « fonctionner » sur le plan psychique se répercuterait sur la façon d’être au niveau spirituel et vice-versa. Cela fait partie d’une certaine vision actuelle de l’homme qui se veut globale ou « holistique » et qui, sous prétexte de ne pas « saucissonner » l’individu en composants distincts, vient à en faire une synthèse plus ou moins bricolée et assez redoutable. Par ailleurs, cette idéologie veut répondre à la quête d’équilibre et d’épanouissement de notre humanité, qui recherche un bien-être physique et psychologique d’un côté, c'est-à-dire la santé, et, de l’autre, le sens à donner à sa vie, avec le salut en perspective. Le psycho-spirituel vise cela : en les rapprochant jusqu’à les confondre. Cette idéologie se veut comme la réponse globale à différentes problématiques : de la conception de l’homme (prise dans la psychologie et la spiritualité), du sens de la vie (le salut) et des moyens de vivre mieux (la santé). Vivre mieux ne s’entendant au final que comme le fait de vivre en accord avec les conceptions que le psycho-spirituel véhicule. Il convient de bien préciser ici le contexte d’existence de cette idéologie : cette dernière s’inscrit dans la mouvance du renouveau charismatique, qui est un courant du catholicisme. Ce courant fait une place important à l’expérience personnelle du divin. C’est une vision émotionnelle et affective de la foi, laquelle facilite beaucoup l’adhésion à la doctrine psycho-spirituelle, qui met en avant une relation très affective, et qui trouve dans le renouveau charismatique une justification à sa doctrine, car elle émane directement de Dieu, qui se manifeste dans les guérisons demandées dans le cadre de sessions de guérisons intérieurse par exemple. Le principe fondamental de l’approche psycho-spirituelle est la « blessure ». Nous sommes créés à l’image de Dieu et nous tendons tout au long de notre vie à lui ressembler. Nous sommes porteurs dès notre création d’une conscience d’amour, d’une attente infinie d’amour à laquelle Dieu seul peut répondre. Nous portons cette attente de manière inconsciente dès le sein maternel ; nous absorbons dans notre vie intra-utérine toutes les émotions de la mère telle une éponge, alimentant notre mémoire émotionnelle pour toute notre vie. Ne pouvant gérer ces émotions, le fœtus puis l’enfant transforme cette angoisse et cette souffrance en sentiment de culpabilité. Ce clivage grandissant entre l’attente inconsciente d’amour et les différentes agressions émotionnelles créent la blessure d’amour fondamentale. Devenus adultes, suite à ce que nous avons vécu à cette époque de notre vie, nous avons mis en place quatre dérives fondamentales à ce sentiment de culpabilité : le légalisme, le perfectionnisme, le remords, les scrupules. Ces quatre façons de se comporter, résultant de la blessure d’amour, seraient à la base de nos souffrances, car sources de difficultés dans la relation, ou créeraient des attitudes d’isolement ou d’endurcissement. Le problème que pose le psycho-spirituel, qui au départ semble vouloir être une aide et une simplification, réside dans la confusion des genres qui s’y trouve introduite. Finalement on assiste à une assimilation entre la psychologie et la spiritualité, entre le sens et la finalité, le glissement se produisant de façon quasi imperceptible puisque les notions n’étant pas clairement distinguées ; on passe de l’une à l’autre très rapidement et très facilement. Le résultat est dans l’application d’une doctrine qui garantit l’accès à l’idéal. Mais c’est un idéal absolu, exclusif et irréfutable. D’autre part l’idéal proposé étant crée de toute pièce, il est déconnecté de la réalité ; la « réalité » pour la personne, devenant finalement une interprétation des faits au travers d’une grille de lecture imposée par cette nouvelle façon de voir. En définitive, cette idéologie aboutit à une spiritualité virtuelle. Dans ces circonstances l’individu perd son originalité de sujet, qui ne peut plus avoir de recherche singulière mais doit se conformer à la doctrine, c'est-à-dire à l’ensemble des règles édictées par son « idéal » sous peine de se voir « chuter » et de rater sa vie spirituelle, voire sa vie tout court. La personne ainsi soumise à son « idéal », enfin l’idéal qui lui a été présenté comme tel, va accepter tout ce qu’on va lui demander. La remise en question du système étant impossible, l’individu se trouve aspiré dans une spirale sans fin. C’est au regard de cette théorie que va se construire la formation des stagiaires et postulants, renforcée par des enseignements, des accompagnements, des prêches, de simples discussions…. Progressivement se crée une déresponsabilisation des actes et vécus de la personne car celle-ci va s’installer dans la peau de victime permanente, dans des attentes enfantines d’amour. La personne se découvre extrêmement blessée, victime en perpétuelle attente de guérison à la merci d’un « thérapeute » lui garantissant la guérison et la rendant responsable si la dite guérison n’arrive pas. C’est cette culpabilisation, cette victimisation et cet infantilisme excessif qui constituent la porte ouverte à tous les troubles que nous avons rencontrés avec bien d’autres communautaires. Guy Rouquet - Je laisse à d’autres le soin de s’interroger ou de vous interroger sur ce qu’est le Renouveau Charismatique et sur la façon dont la communauté des Béatitudes s’inscrit dans ce courant considéré comme très bénéfique par le Vatican. Mais qu’est-ce qu’un charisme pour le Renouveau? Et le charisme est-il une composante à part entière du psycho-spirituel ? En quoi cette notion serait-elle aujourd’hui dévoyée dans plusieurs communautés des Béatitudes, et pourquoi ? Pascal Michelena - Un charisme est un don de l’esprit. Pour le Renouveau Charismatique, l’existence des charismes et leur déploiement dans les différentes manifestations qu’ils organisent sont LA preuve de l’action de Dieu. Action d’autant plus manifeste que l’expression en est spectaculaire : « repos dans l’esprit » (sorte de chute avec altération de la conscience mais sans troubles apparentés), « glossolalies » (parler en d’autres langues incompréhensibles mais soi-disant agréables à Dieu), et bien sûr des guérisons de toutes sortes… Le charisme est une composante essentielle du psycho-spirituel car c’est sa pratique ; on « pratique » les charismes, qui peuvent être de guérison, de prédication, d’accompagnement, de gouvernement, et j’en passe… Cette pratique est obligatoire. Pour obtenir la guérison de ses blessures il faut passer par un médiateur qui a le charisme ad hoc et qui va invoquer l’Esprit Saint pour que vous puissiez guérir. Le rôle du médiateur est extrêmement important, d’abord parce que c’est lui qui vous aide à prendre conscience de vos « blessures », ensuite parce que la possibilité d’être celui par qui la guérison va s’accomplir lui est reconnue. Bien sûr, ce sont d’autres charismatiques qui reconnaissent ceux qui sont aptes à avoir des charismes. Dans la communauté c’est un système bien rodé de cooptation qui fait qu’Untel a tel charisme lui permettant d’accomplir telle chose. Charisme qui lui a été reconnu par le groupe, plus précisément par ceux qui le connaissent et lui trouvent du talent ; on est entre gens du même monde… C’est un système bien rodé aux mains d’un petit groupe d’initiés qui tourne tranquillement. Guy Rouquet - Vous dites que les communautés se revendiquent de plus en plus comme des « lieux psychothérapeutiques », parfois présentés comme tels par l’évêque du diocèse d’ailleurs, alors qu’elles sont dans l’esprit et dans les faits des structures liberticides et aliénantes où le communautaire est conditionné peu à peu à se désapproprier de sa vie, de ses biens, de ses repères. Au regard de l’intérêt supérieur de la communauté, celui de la personne ne compte pas. Ce que vous appelez la « broyeuse communautaire » tend à faire de l’individu une être docile, puis servile et, en fin de compte, un « handicapé social » incapable de retrouver son autonomie sans l’appui de personnes extérieures. L’instrument de cette mise au pas, de cette dynamique de dépossession angoissante et humiliante, est le « berger », qui, disposant tout à la fois du pouvoir, de l’avoir et du savoir, a un contrôle absolu sur les personnes, à l’instar du gourou d’une secte coercitive. Que pouvez-vous dire du « berger » ? Comment le devient-on ? Le communautaire aspire-t-il à le devenir ? La fonction transforme-t-elle celui qui est appelé à l’exercer? En quoi le « berger », responsable d’une maison, se distingue-t-il du supérieur d’une communauté monastique ancienne, comme celle des franciscains ou des bénédictins par exemple ? Pascal Michelena - Dans la communauté on a affaire à un système pyramidal, avec le Berger tout en haut de la pyramide. C’est là encore une affaire de cooptation entre initiés, car les bergers sont nommés parmi les engagés définitifs, c’est-à-dire ceux qui ont su se faire une place dans le système et résister au mieux. Ce sont donc des personnes reconnues par les autres engagés et responsables communautaires, reconnus d’autant plus qu’en général on a décelé chez l’impétrant un charisme quelconque, ce qui aide… Il me semble que les communautaires aspirent en général à le devenir, sauf ceux chez qui l’esprit « d’humilité » est tellement bien ancré qu’ils n’y pensent même pas. Car être le berger c’est finalement retrouver en quelque sorte l’usage légitime de son autonomie. Dans un pareil système cette soif de liberté est bien naturelle, mais elle ne va pas sans donner lieu à quelques tourments, notamment de culpabilité, sur son « orgueil personnel », car si ce poste est enviable, le désirer est plutôt mal vu. C’est aussi vraiment un poste à haut risque car effectivement les personnes qui l’occupent peuvent changer du tout au tout. Nous avons vu une responsable que nous côtoyions avec plaisir comme « sœur » devenir extrêmement dure, car visiblement dépassée par ce qui lui arrivait. Chez certains, à qui la pratique de l’autorité fournit un véritable statut, cela peut facilement marquer le début d’un ascendant à prendre sur les autres. Pour moi, ce qui différencie surtout un berger d’un responsable d’une communauté ancienne c’est son incapacité à redevenir « simple frère ». Combien d’anciens bergers ont un « statut à part », taillé sur mesure ! J’entends par statut à part, une mission : formation, études… Cela dit, le rôle du berger est essentiel, et il n’est pas nécessairement un gourou, même si cela peut exister. Pour moi, la règle est l’élément crucial du « formatage », avec notamment l’adhésion au principe d’obéissance. C’est bien l’instrument qui « oblige » le communautaire à perdre progressivement son autonomie, mot détesté dans la communauté car synonyme d’opposition à Dieu (« anti-enfant de Dieu »), et son indépendance pour entrer dans une soumission de tous les instants. Cette soumission se traduit entre autres par des demandes de permissions qui concernent tout les actes de la vie : faire ses courses, aller chez le médecin, téléphoner à sa famille… Ce que je dénonce est bien un fonctionnement global coercitif, mis en place par le fondateur de la communauté. Guy Rouquet - Vous dites que l’omnipotence du « berger » résulte dans une large mesure du fait qu’il contrôle à la fois le for interne et le for externe, qu’il n’y a pas de dissociation entre l’un et l’autre. En quelques mots, pour le profane, pouvez-vous dire de quoi il s’agit, et en quoi cette absence de dissociation est dangereuse, accentuant l’emprise du berger sur les personnes dont il a la charge. Si c’est dangereux, pourquoi, à votre avis, l’Eglise laisse-t-elle faire ? Myriam Michelena - En bref, le for interne représente tout ce qui concerne la vie intérieure d’une personne (vécu spirituel, émotionnel et affectif), le for externe l’exercice de l’autorité. Le for interne est connu du directeur de conscience, le for externe du père abbé qui gère le quotidien par exemple. Une personne cumulant ces deux niveaux distincts a de fait une mainmise totale sur l’individu car il sait ce qu’il pense et ressent, et a toute autorité sur lui ; il peut donc facilement « l’orienter » à sa guise. Il s’agit bel et bien d’une véritable manipulation mentale visant à obtenir une dépendance complète de celui qui la subit à celui qui la met en œuvre. L’Eglise est contre cette maîtrise des deux niveaux d’approche de la personne, même si, dans le Droit canonique, en accord avec l’intéressé, elle prévoit des dérogations dans certains cas très précis, avec l’accord de l’intéressé. Par contre, si les textes communautaires spécifiaient bien la nécessité de distinguer l’accompagnateur spirituel du berger gestionnaire du quotidien (« Autant que faire se pourra, ce ne sera pas le berger ni une personne assumant un ministère d’autorité à l’égard de l’accompagné, de manière à dissocier le plus possible l’accompagnement spirituel des tâches de gouvernement. » [Chpt II.6 alinéa 54 des statuts de 2002]), dans les faits il en allait souvent autrement. Le berger a souvent des accompagnements spirituels, non par malignité sans doute mais par nécessité pratique : les accompagnements spirituels devant être effectués par un engagé définitif du même sexe que l’accompagné, vu le turn-over de certaines maisons, il n’existait pas d’autres possibilités. Dès lors, c’est plutôt en raison de la désorganisation et d’un manque de volonté réelle que se faisait ce contrôle des deux niveaux du for, si aliénant dans le contexte communautaire. Guy Rouquet - Je disais tout à l’heure que le berger est un instrument, mais qui l’instrumentalise en fait ? Quelle est l’instance supérieure ? Et cette instance sait-elle ? Vous n’hésitez pas à dire d’ailleurs que les bases sur lesquelles reposent les Béatitudes sont viciées, propices à tous les dérapages et dérives ; en d’autres termes, que c’est le principe même qui est à revoir. Vous parlez à plusieurs reprises de l’orgueil communautaire, qui va jusqu’à donner le sentiment que Dieu est au service de la communauté et non l’inverse. Vous dites aussi combien il est difficile pour celui qui veut s’en aller de passer à l’acte. « Hors de la communauté, point de salut ! ». Celui qui la quitte est nécessairement un faible, un mou, un tiède, et, s’il parvient à le faire, c’est avec un grand sentiment de honte, de culpabilité, voire de lâcheté : il n’a pas été à la hauteur. Nous sommes aux antipodes des valeurs évangéliques enseignées par l’Eglise si je vous entends bien. Myriam Michelena - Le berger est finalement instrumentalisé par la doctrine. C’est à lui de permettre la croissance spirituelle des « frères et sœurs de la communauté », donc à lui de veiller à la bonne application de principes que véhicule le psycho-spirituel, étant donné que seule l’application de ses principes peut garantir l’accès à l’idéal qu’il représente en matière de sens de la vie, de santé et de salut. Bien sûr, cette idéologie n’a pas surgi du néant. Elle a été « reçue dans la prière », développée sur des bases données par frère Ephraïm au départ, puis par les médecins de château Saint-Luc : Sanchez, Madre et Dubois. Le principe même du psycho-spirituel semblerait procéder de ce que les protestant appellent « la cure d’âme » qui est une sorte de révision de conscience faite avec un pasteur pour évaluer son écart ou pas des principes spirituels; c’est une sorte de « bilan/diagnostic ». D’où la grille de lecture très formalisée que l’on retrouve dans les sessions de guérisons intérieures. Il n’est pas anodin que ce soient des médecins qui l’aient mise en œuvre dans les années 80, quand se développait l’approche « holistique » de la personne au niveau thérapeutique. Pour ce qui est des bases viciées, on ne peut que le constater vu la force et l’omniprésence du psycho-spirituel, qui détermine tout le fonctionnement du groupe et constitue la justification des manières de procéder. En effet, le psycho-spirituel comporte deux volets : l’un théorique, l’autre pratique. La théorie est basée essentiellement sur la notion de « blessure » et son corollaire évident la « guérison ». Pour le psycho-spirituel, sauf quelques cas particuliers, la blessure n’est pas de nature physique ; elle est avant tout morale et surtout inconsciente. Elle est au départ contenue dans un malaise qu’il s’agit de décoder grâce à l’idéologie, qui affirme d’ailleurs que nous sommes tous « blessés », depuis la naissance, à l’état de fœtus même. La guérison, c’est la délivrance. Elle se manifeste par la disparition de la douleur liée à cette blessure ; c’est en tout cas l’espérance qui habite la personne qui entreprend « un chemin de guérison ». C’est à ce niveau qu’apparaissent la référence à la psychologie : les notions de normal et de pathologique, d’inné et d’acquis, la référence à Freud et à la psychanalyse etc.; avec ce leitmotiv que tout se joue avant trois ans ( !). Cette théorie est en fait une utopie érigée en idéal. Une utopie car ce n’est pas seulement une méthode, mais bien une vision singulière de l’homme qui, s’il entre dans cette conception, doit rendre sa vie conforme à ce qu’elle doit être et qui est définie par une vision religieuse théorique utilisant des cautionnements d’origine religieuse idylliques. Des représentations stylisées de la vie du Christ ou de la Sainte famille sont fréquemment employées. Un des présupposés de base est que l’autre est naturellement bon. Quant à la pratique, c’est tout ce qu’il convient de faire pour se conformer à l’idéal défini par l’idéologie et qui devient alors un absolu. En définitive, c’est ce que la personne est qu’il faut combattre car forcément ce qu’elle est n’est pas conforme à cette vision idéale de l’homme. Dans la pratique, on retrouve les concepts spirituels instrumentalisés, toutes les justifications à une obéissance quasi absolue. La dépendance à Dieu se fait par l’intermédiaire de son responsable. Dans cette soumission, en renonçant à ce qu’il est, l’individu aboutit logiquement à sa propre destruction. Il y a aussi « l’injonction à aimer », les problèmes de l’homme étant obligatoirement liés à un manque d’amour… Aussi le psycho-spirituel incite-t-il à aimer de manière détachée, sans retour, d’une façon s’apparentant à la méthode Coué, en complète négation du vécu et du ressenti de la personne ; le seul travail demandé à cette dernière est de toujours se conformer à ce qui est attendu qu’elle fasse, non à ce qu’en fonction de sa réfection elle décide de faire. Le plus troublant réside dans la capacité de l’individu ainsi embrigadé à revendiquer comme venant de lui des positions qui lui ont été suggérées. C’est bien un mécanisme d’emprise qui est à l’œuvre, toute distance critique ayant disparu. Dans ce système, les échecs et les souffrances qui ne manquent pas d’advenir, liés à la vie ou bien aux efforts pour assimiler la doctrine et mettre ses actes en conformité, ne conduisent pas à remettre le système en cause. Bien au contraire, ils amplifient le phénomène, dans une spirale du « toujours plus » : si ça ne marche pas c’est que je n’en ai pas assez fait. Comme au départ le système doctrinal a un objectif de simplicité, cela peut donner l’illusion d’une maîtrise, qui va de pair avec un orgueil et une toute puissance marqués. Quand on commence dans l’idéologie, il est assez facile de se censurer pour entrer dans le cadre, ce qui renforce l’apparence de réussite de la démarche. Ensuite, quand les difficultés à tout maîtriser arrivent, se met en place une réaction bien codifiée à ces difficultés, qui sont qualifiées de « combat spirituel ». Ce qui renforce l’adhésion au système de deux façons : d’une part parce que la souffrance est un signe positif, « on est dans le bon chemin » ; d’autre part parce que l’erreur ne pouvant être que du côté de la personne et pas de l’idéologie, le sentiment de culpabilité pousse la personne à s’investir toujours plus. Porté par une confiance indéfectible dans son idéologie, l’individu aussi dépendant peut perdre toute prudence et poser un certain nombre d’actes aberrants. L’orgueil est donc bien une composante du système et la culpabilité sa conséquence logique. Le système aboutit dans les faits à des résultats contraires aux valeurs de l’Evangile alors qu’il pose comme principe de les respecter exclusivement ! C’est tout simplement la conséquence d’une spiritualité qui s’est désincarnée en prônant une radicalité qui est devenue celle d’une adhésion absolue et incontestable. Guy Rouquet - Aux Béatitudes, mais semble-t-il dans plusieurs mouvements du Renouveau charismatique, sinon tous, la notion de « guérison » est omniprésente. Qui dit guérison dit maladie, et qui dit maladie dit « blessures » dans ce cas précis. Ce point est capital, et vous en traitez longuement dans votre livre. Vous écrivez d’ailleurs que « le principe fondamental de l’approche psycho-spirituelle est la blessure ». Vous parlez même d’une « dynamique morbide » qui consiste par divers artifices à « mettre en place des blessures ». Pour justifier le malaise vécu en tant qu’adulte, le « thérapeute », qui est supposé être en relation directe avec Dieu, n’hésitera pas à inventer des actes ou des pensées traumatiques, à instiller des faux souvenirs, à faire éclore des blessures imaginaires dans l’esprit de celui qui est à sa merci, dans un état d’obéissance humiliante pour reprendre vos propres termes. Vous parlez d’une théorie structurelle selon laquelle les blessures les plus intimes sont les premières blessures de la vie intra-utérine où, par exemple, le fœtus se trouve littéralement agressé par l’angoisse de la mère. C’est ainsi que le malaise existentiel se transforme en maladie, que le sujet devient en quelque sorte malade de ses parents. D’où la nécessité pour lui de « guérir de sa famille », guérison que le « thérapeute chrétien » obtiendra, grâce au « bon vouloir de Dieu », en conduisant le sujet à se couper de sa famille durant au moins un an, prélude à une rupture définitive… Cette façon de penser et de faire paraît aberrante, mais bien des exemples confirment vos propos. Parmi les moyens utilisés pour conduire au « basculement du normal vers la pathologie », vous évoquez à plusieurs reprises des méthodes et psychotechniques bien connues de Psychothérapie Vigilance, de la Miviludes, de l’Unadfi, des professionnels de la santé, des associations au service des victimes de thérapies déviantes, abusives et psychosectaires, pour leur pouvoir de déstabilisation, de régression, d’infantilisation, de manipulation et d’aliénation, à savoir la Programmation-Neuro-Linguistique (PNL), l’Analyse transactionnelle, le rebirth, la gestalt-thérapie, la psychogénéalogie, l’hypnose éricksonienne… Quelles précisions ou détails complémentaires pouvez-vous ajouter sur la manière dont le « gourou », au sens hindouiste du terme, fait découvrir au sujet ses blessures supposées, interprétées ou suggérées ? La fin justifierait-elle les moyens ? Quelle est cette fin ? Myriam Michelena - Vous venez de faire un bon résumé. J’ajouterais seulement que tout cela se met en place progressivement et que la confiance dans l’Eglise, qui jusqu'à présent cautionne cette façon de faire, n’aide pas à entrer dans la critique que cette manière de faire nécessiterait. Quant à la fin, elle consiste à généraliser ce mode de fonctionnement. Car si « ça marche », ce qui peut sembler arriver au premier abord, il faut que tous puissent en profiter ! Guy Rouquet - Vous écrivez que « l’idéologie des blessures crée l’angoisse et la souffrance ». Ciblée sur les parents dont le plus grand amour à l’endroit de leur enfant est nécessairement imparfait au regard de celui que Dieu éprouve pour chacun de nous, elle propose à travers le cliché de la Sainte Famille un modèle symbolique inaccessible, que vous définissez comme le fruit d’une certaine théologie spéculative. Insensiblement l’histoire ordinaire de la famille s’en trouve déconsidérée et discréditée au profit exclusif de la communauté et du « berger ». Pour accentuer l’emprise et la rupture d’avec les parents et les proches, les doctrinaires des Béatitudes enseignent que la communauté a été « voulue par Dieu », qu’elle est le fruit d’une révélation divine, que les charismes dont bénéficient les accompagnateurs ou « bergers » sont de nature divine et, par voie de conséquence, que critiquer la communauté, s’opposer à elle et, à plus forte raison, la quitter, c’est désobéir à Dieu, et, pour tout dire, céder aux sollicitations du Malin. Votre livre donne à penser très nettement que la peur du diable est une composante essentielle du système de coercition mis en place aux Béatitudes. Cette peur du démon, activée en permanence par les « gourous », tend à se transformer en une véritable angoisse qui, à l’évidence, contribue à générer des pathologies d’autant plus graves que le sujet est entretenu dans l’idée de « l’urgence des temps », que la Parousie ou deuxième venue du Christ est imminente et que, pour être sauvé pour l’Eternité, il est important d’être guéri de ses blessures. Vous ai-je bien compris ? Est-ce bien cela ? Myriam Michelena - C’est tout à fait cela. La peur est un levier puissant pour comprendre ce qui se passe à la communauté, et la guérison constitue un élément essentiel qui se substitue au salut finalement, puisqu’ici-bas on peut déjà en bénéficier. Même si dans les faits c’est davantage une course à une guérison toujours repoussée, à partir du moment où se découvre toujours « blessé », et de plus en plus d’ailleurs quand on adhère à cette idéologie ou doctrine. Guy Rouquet - Bien d’autres questions me traversent l’esprit, mais vous y répondez dans votre livre. Permettez-moi cependant deux observations complémentaires. En vous lisant, j’ai été frappé d’observer que, dans tout votre livre, le mot « cœur » est singulièrement absent. Je ne conserve d’ailleurs pas le souvenir que vous l’ayez utilisé une seule fois. Cet oubli est remarquable. A l’évidence, le mot n’appartient pas au vocabulaire du psycho-spirituel contrairement aux termes, omniprésents, de «blessures», «pardon», «guérison» ou «obéissance» par exemple. Et, en vous lisant, j’ai l’impression que le cœur, siège des sentiments, est singulièrement étouffé ou atrophié aux Béatitudes. Certes, des émotions collectives, exaltées, pour ne pas dire hystériques s’y manifestent dans les cérémonies, mais, semble-t-il, à la façon de beaux feux de paille ; dans la vie courante, dans la relation aux personnes, le cœur est comme absent. Vous dites d’ailleurs que les communautaires affichent une joie de façade aux visiteurs, que l’envers du décor est souvent très triste. Par déduction, j’en viens à me demander si ce que vous appelez l’idéologie du psycho-spirituel n’est pas, de fait, une émanation puissante, souterraine et un tantinet dévoyée du Nouvel Âge avec une conception holistique ou globale de l’homme véhiculée d’ailleurs par nombre de thérapeutes « transpersonnels » et « relationnels » se réclamant de la « psychologie humaniste » ou de la « psychiatrie spirituelle », dont les discours et les pratiques sont justement à l’origine de très nombreuses ruptures entre conjoints ou entre proches. Thérapeutes auxquels de nombreux évêques ou responsables religieux semblent avoir confié la gestion d’une bonne partie du patrimoine diocésain et, par cette commodité, l’embrigadement des esprits, sans discerner ce qui relève du psychologique du spirituel, en confondant santé et sainteté, beauté et vérité. En parlant des Béatitudes, et plus précisément de Château Saint-Luc semble-t-il, vous n’hésitez pas à écrire que « Nous sommes bel et bien dans une association à caractère sectaire charitablement esclavagiste et évangéliquement destructrice ». Cette double observation – absence du cœur et manifestation du Nouvel Âge – vous semble-t-elle pertinente ? Comment la corrigeriez-vous ou la complèteriez vous ? Myriam Michelena - Oui, exactement. L’absence de cœur, les émotions sont toujours présentes mais face à la peur omniprésente et omnipotente le cœur est comme « refroidi ». Aimer devient une injonction comme une autre ; on apprend tellement à se déconsidérer, à ne plus se faire confiance pour atteindre la perfection et l’idéal communautaire de la « mort à soi-même », que l’on est déjà presque mort en dedans… Pourtant nous conservons de très bons souvenirs de relation avec des personnes qui voulaient vraiment vivre un idéal spirituel fort. On peut effectivement parler d’une idéologie du « Nouvel Âge » dans le sens que vous précisez vous-même, ce qui pose bien la question de l’orthodoxie de toutes ces pratiques et de tous ces concepts. Est-ce vraiment catholique, chrétien ? Est-ce respectueux du mystère de l’homme et de sa relation à Dieu, et, de façon plus large, des droits fondamentaux de l’être humain ? Les croyants et les citoyens que nous sommes ne le pensent pas. |