ETHNOTOXICOLOGIE DE l’AYAHUASCA |
« Actuellement, on constate une tendance à utiliser tout et n'importe quelle plante psychotrope, peu importe sa toxicité de base. »
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Une décoction hallucinogène, appelé Yage ou Yaje, en Colombie, Caapi au Brésil et Ayahuasca en Équateur et au Pérou, est régulièrement utilisée par de nombreuses tribus indigènes depuis des siècles. Elle est préparée principalement à partir du tronc d'une plante grimpante Banisteriopsis Caapi. Les sections de cette liane sont bouillies avec les parties aériennes d'autres plantes (telles que Psychotria viridis ou Diplopterys cabrerana). Cette boisson très amère contient des alcaloïdes hallucinogènes puissants de type béta-carboline tels que l'harmine, l'harmaline, et surtout la d-tetrahydroharmine, accompagnés le plus souvent par la N,N-dimethyltryptamine (DMT). L'absorption de 2 à 3 dL de cette préparation provoque après 20 à 30 min environ l'apparition de visions colorées comparables à celles obtenues avec la mescaline, la psilocybine ou le LSD. Le temps d'action de la drogue qui peut durer de 2 à 6 heures, dépend de la nature du mélange des béta-carbolines et de l'action synergique qui se développe entre la DMT et ces dernières. De telles préparations hallucinogènes - beaucoup d'entre elles ayant en plus une action émétique, purgative ou cathartique et facilitant l'induction de rêves - sont utilisées traditionnellement pour accéder à des états de conscience que les indigènes croient favorables pour effectuer un voyage dans le monde des esprits. Les médecins-sorciers ou shaman en sont les spécialistes après un apprentissage long et difficile. Découvertes au début du 20ème siècle, des manifestations similaires à la consommation de l'Ayahuasca sont encore observables dans d'autres parties du monde. L'usage du peyolt (Lophophora williamsii) chez certaines tribus du Nord-Ouest du Mexique et l'emploi traditionnel de la racine d'iboga (Tabernanthe iboga) dans le centre de l'Afrique de l'Ouest en sont les exemples les plus typiques. Echappant à la tradition indigène, des " églises " - basées sur la consommation rituelle d'Ayahuasca sont nées au Brésil à partir de 1930 avec l'afflux de colons dans le basin de l'Amazone. En dépit de différences, toutes ces pratiques partagent des ressemblances qui dérivent de la nature intégrative de l'action de l'Ayahuasca elle-même. Les alcaloïdes de l'Ayahuasca sont généralement considérés comme des stupéfiants selon la loi. Suivant les pays, les plantes et la préparation elle-même ne le sont pas systématiquement. Comme l'usage de l'Ayahuasca s'étend rapidement en dehors du Brésil, cette nouvelle " consommation sauvage " représente des risques liés de la prohibition. Ces dernières années des " églises " en Europe et aux Etats-Unis ont subi plusieurs saisies et arrestations. Beaucoup de cas sont en suspens devant les tribunaux, pourtant une décision le 21 mai 2001 de la cour hollandaise a acquitté les adeptes d'une de ces églises en invoquant le droit constitutionnel à la liberté de religion . (1)
Certains pseudo-scientifiques se sont emparés de la question pour y apporter une " diversification légale " par la sélection de plantes plus facilement accessibles. Certaines échoppes appartenant à la culture alternative proposent généralement par Internet, soit la drogue elle-même, soit les ingrédients de base pour confectionner soi-même le breuvage. Diverses recettes sont proposées. Une adresse de forum réunit les internautes qui peuvent confronter leurs expériences. Actuellement, on constate une tendance à utiliser tout et n'importe quelle plante psychotrope, peu importe sa toxicité de base. Un projet de traitement de toxicomanes péruviens se propose d'utiliser comme traitement curatif non seulement l'Ayahuasca, mais aussi toute une panoplie de plantes réputées "dépuratives" dont certaines sont reconnues comme hautement toxiques. L'introduction de ce type de pratiques en dehors de son cadre traditionnel fait craindre les manipulations et les fraudes. Les centres anti-poisons et les laboratoires de toxicologie doivent être avertis de l'existence de ce nouveau phénomène au cas où ils seraient amenés à être confrontés un jour à des accidents éventuels résultant de ces dérives. |
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(1) Note de Psychothérapie Vigilance en date du 29/2/04 : Le 15 janvier 2004, en première instance, la 16ème chambre correctionnelle de Paris a condamné six adeptes de santo daime à plusieurs mois de prison avec sursis pour infraction à la loi contre les stupéfiants. Les intéressés ont fait appel de cette décision. Mais il est intéressant de noter que le tribunal a récusé la principale conclusion en défense qui proclamait que « la liberté religieuse est un doit supérieure de nature constitutionnelle qui prime sur les réglementations inférieures » en rétorquant ceci : « S’il est constant que la liberté religieuse est un principe supérieur de nature constitutionnelle qu’il est du devoir des juridictions de l’ordre judiciaire de protéger, ce principe ne peut s’exercer cependant que dans la mesure où l’ordre public interne n’est pas remis en cause. Il est, en outre constant que la législation française, qui est mise en place sous le contrôle du Conseil Constitutionnel, ne tolère pas des pratiques comme l’excision, le sacrifice humain et d’autres, bien que celles-ci puissent s’inscrire dans de telles pratiques. Il va de soi que le fait que les textes sur la consommation ou la mise à disposition de stupéfiants ne peut être mise à néant sous un couvert religieux dont le seul but pourrait être de détourner la légalité. »
Par ailleurs, à Pau, trois personnes – un psychiatre et deux psychothérapeutes – viennent d’être mis en examen pour infraction à la loi contre les stupéfiants (cf. article de la page 5 de la rubrique intitulée « Drogues ») |
* Laurent Rivier de chez " Laurent Rivier Scientific Consulting " à Lausanne, Suisse, a fait cette communication lors du congrès de Toxicologie organisé dans la ville suisse de Martigny du 19 au 21 juin 2002. Cette rencontre internationale francophone de toxicologie était organisée par des scientifiques du Centre de Compétence en Chimie et Toxicologie Analytiques (CCCTA). Elle associait le dixième congrès de la Société Française de Toxicologie Analytique (SFTA) et les sixièmes journées scientifiques du CCCTA. http://www.sfta.org/societe/CRcongres/martigny/CRMHG.htm Laurent Rivier, spécialiste en toxicologie médico-légale, est bien connu des milieux sportifs pour sa lutte contre le dopage. Sa trajectoire: études de chimie à Lausanne, doctorat ès Sciences (phytochimie) à Lausanne, post-doctorat en toxicologie à Stockholm (Suède) et Bristol (Grande-Bretagne), programme de recherche fondamentale et de nouvelles techniques d’analyses sur mandat du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS). Dans le cadre de l’Institut universitaire de médecine légale à Lausanne, le Dr. Laurent Rivier a fondé puis dirigé pendant près de vingt ans le laboratoire de toxicologie analytique et le laboratoire suisse d’analyse du dopage. Il est aussi privat-docent et professeur II aux Universités de Lausanne et de Tromsø (Norvège), juge à la chambre disciplinaire suisse pour les cas de dopage, expert en matière d’accréditation ISO 17025 (norme de qualité et d’harmonisation des procédures),président de la Fondation Sport, Science et Société (fS3), membre de la Chambre suisse d’experts judiciaires techniques et scientifiques. |
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