Association loi 1901       
    
Psy… Vous avez dit psy ! Mais de quoi et de qui parlons-nous ? Les sigles et les abréviations sont souvent commodes, mais que recouvrent-ils en fait ? Un psy peut en cacher un autre. Une personne avertie en valant deux, il importe de prendre le temps de distinguer le vrai psy du faux, le professionnel formé et conscient de ses devoirs du pseudothérapeute autoproclamé à la formation non agréée par l’Etat. Psychiatre ? Psychologue clinicien ? Psychanalyste ? Psychothérapeute ? Psy… Et si nous allions jusqu’au bout des mots ?
 

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 LES PATIENTS, ROUDINESCO ET L'ETAU PSYCHANALYTIQUE...


LES PATIENTS, ROUDINESCO ET L'ETAU PSYCHANALYTIQUE

par Loïc TALMON


C'est promettre beaucoup : mais qu'en sort-il souvent ? / Du vent1.
Jean de LA FONTAINE


Avant-propos : Il y a quelques années, Elisabeth Roudinesco sortait un petit livre2 dans lequel elle fustigeait tout à la fois le DSM3, la psychiatrie biologique et le courant cognitivo-comportemental pour mieux porter aux nues sa discipline : la psychanalyse, seul remède à une société qualifiée de « dépressive ». Roudinesco récidive aujourd'hui4, à l'occasion du vote de l'amendement Accoyer5, en faisant montre de cette mauvaise foi qu'on ne lui connaît que trop, instrument nécessaire à la défense de ce champ de ruines que constitue désormais l'invention freudienne. L. T.

Une entreprise de désinformation

Revenant sur le rapport de l'INSERM6 sur l'évaluation des psychothérapies, Madame Roudinesco profère un odieux mensonge : à l'en croire, les évaluations seraient évidemment favorables aux thérapies cognitives et comportementales (TCC) car elles auraient été produites par des thérapeutes de ce courant. En réalité, les évaluations du fameux rapport sont le fait d'experts de tous les courants, dont Jean-Michel Thurin, psychiatre et... psychanalyste. Mais que dit exactement ce satané rapport ? Il montre - ce qui n'est pas nouveau, sauf en France, en raison de la mainmise psychanalytique - une efficacité supérieure des thérapies cognitives et comportementales sur un certain nombre de troubles, en l'occurrence les troubles anxieux et la dépression. Ce résultat n'est évidemment pas du goût des psychanalystes qui, au lieu de fournir des éléments probants en faveur de l'efficacité de leur méthode, cèdent une fois de plus à l'invective, comme en témoigne ce commentaire de Roland Gori que Madame Roudinesco cite à l'appui de sa prévarication :
Ce rapport se présente comme scientifique mais ne l'est pas. [...] Les TCC, c'est un dressage éducatif, pavlovien, qui amène les gens à modifier leur comportement. [...] On est dans la soumission librement consentie. Et politiquement, c'est dangereux : il suffit de se reporter aux travaux d'Hannah Arendt ou de Michel Foucault. Il ne s'agit pas d'aider les gens à soulager leurs souffrances. On ne s'interroge pas sur ce en quoi la culture, l'environnement, le passé familial... peuvent concourir à l'apparition d'un symptôme. [...] C'est une machine de guerre contre la psychanalyse.7
Si l'on examine quelque peu ce commentaire, on constate : 1) que Monsieur Gori ne sait pas - ou ne veut pas savoir - en quoi consistent les thérapies cognitives et comportementales, qui s'intéressent, contrairement à ce qu'il dit, à la culture, à l'environnement et au passé familial au regard de l'étiologie des troubles mais ne font pas de la compréhension de ces facteurs, à l'inverse de la psychanalyse, le déterminant essentiel de la guérison (car c'est en effet, semble-t-il, ce qu'ont l'audace de demander les patients : être délivrés de leurs symptômes et non pas accéder à je ne sais quelle connaissance ésotérique de leur personnalité) 2) que les psychanalystes invoquent les travaux de la psychologie scientifique lorsque cela les arrange : ainsi de la « soumission librement consentie », renvoyant aux travaux de Stanley Milgram sur lesquels nous reviendrons ultérieurement et 3) que les psychanalystes aiment jouer les persécutés, en dépit du fait que la psychanalyse demeure, du moins aux yeux du grand public, le dogme psychopathologique dominant. Mais soit, peut-être devrions-nous, à l'invite de Monsieur Gori, considérer ce rapport comme non scientifique : l'expertise montre en effet une efficacité des psychothérapies psychanalytiques, en particulier sur les troubles complexes, tels les états limites... Inutile également de prendre en compte le post-scriptum de Jean-Michel Thurin - pourtant psychanalyste - qui, s'il dénonce les limites de l'expertise à laquelle il a participé - il faut bien être dans le ton de la pensée unique - en reconnaît aussi les mérites :
Ce travail est présenté dans le chapitre II, à son point d’achèvement actuel, c’est à dire loin d’être terminé. Mais les recherches menées, et particulièrement les plus récentes, dont les protocoles sont présentés dans ce rapport, confirment qu’il est devenu aujourd’hui possible d’évaluer les résultats des psychothérapies psychanalytiques sur des bases à la fois scientifiquement solides et acceptables vis-à-vis des objectifs spécifiques de ces cures. [...] Cette expertise n’est pas exempte de reproches. Sa valeur essentielle est marquer un début et de constituer un état des lieux et une base de travaux sur lesquels il sera possible de s’appuyer pour s’en inspirer ou les contester. Compte tenu de la volonté exprimée par le Directeur Général de la Santé au cours de sa présentation, elle devrait être le point de départ d’un véritable développement de la recherche dans ce domaine, notamment pour les psychothérapies psychanalytiques.8
Madame Roudinesco pousse le vice jusqu'à demander pourquoi un Etat devrait se mêler de savoir qui a, ou n'a pas, le droit de s'occuper de la « souffrance de l'âme », citant, à l'appui de sa fausse candeur, la pétition parue en décembre 2003 dans un quotidien célèbre et s'intitulant « Laissez-nous nos charlatans !9». Cette pétition, qui se veut un plaidoyer de la liberté citoyenne, constitue en réalité une négation pure et simple des victimes de charlatans dans le milieu de la psychothérapie, comme le souligne Guy Rouquet, président de l'association Psychothérapie Vigilance :
Les psychothérapeutes déviants ou incompétents ne sont pas tous inféodés à une secte. Loin de là. Du même coup, en bonne logique, le nombre de victimes - conscientes ou pas de leur état - augmente dans des proportions inquiétantes. Inutile donc de battre tambour pour couvrir la voix des victimes. Inutile de tenter de les abuser une seconde fois en niant leur existence ou en les réduisant à des « usagers mécontents ». La déferlante de la mauvaise foi ne saurait impressionner les bénévoles attentifs qui se contentent de veiller au grain et, modestement mais fermement, prêtent leur voix et leur plume à ceux qui, pour diverses raisons, n'osent pas ou ne peuvent pas dire l'acharnement pseudo-psychothérapique dont ils ont été trop souvent l'objet. Les victimes n'exigent rien. Elles n'ont rien à vendre. Et les associations qui se mettent à leur écoute n'ont pas d'autre ambition que de disparaître en catimini, lorsque le problème qui les aura suscitées aura été résolu pour l'essentiel. Elles ne demandent qu'à céder toute leur place à l'Etat et aux instances professionnelles responsables. Sans doute beaucoup d'eau coulera-t-elle sous les ponts avant d'y parvenir.10
Guy Rouquet rappelle également que Madame Roudinesco, violemment opposée à l'amendement Accoyer, n'a pourtant aucune idée de l'ampleur du phénomène à l'origine de cette loi, ainsi qu'elle le confia au ministre de la santé en place à ce moment-là, Monsieur Jean-François Mattéi : « J'ai lu toutes sortes de rapports, mais franchement, personne à ce jour n'a étudié sérieusement l'histoire des psychothérapies en France. Il est évident que sur les 30000 psychothérapeutes, peut-être un tiers sont infiltrés pas des sectes.11»
Madame Roudinesco reproche à l'homéopathie de se couvrir du masque de la scientificité tout en se réclamant d'une « autre » science, évidemment bien meilleure que la vilaine « science officielle ». Jusque là, rien à redire. Les choses se gâtent lorsque nous commençons à constater que Madame Roudinesco, tout au long de son livre, définit la psychanalyse comme une discipline rationnelle et authentiquement scientifique. On se demande alors à bon droit quelle conception de la scientificité défend Madame Roudinesco lorsqu'on sait que la psychanalyse est irréfutable (cf. Popper12), que l'Association Psychanalytique Internationale affirme à ce jour que la psychanalyse n'est pas une science13 et qu'une large majorité de psychanalystes tire justement sa fierté du fait que la psychanalyse n'a rien de scientifique, sans toutefois préciser son véritable statut.
Cherchant à dissoudre les « mirages de l'expertise », Madame Roudinesco s'en prend à une des plus grandes expériences de psychologie sociale, celle de Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité14. Rappelons brièvement le déroulement de l'expérience : des participants « naïfs », recrutés par annonce, croient prendre part à une expérience rémunérée (7,62 €/h) portant sur la mémoire et l'apprentissage. Le chercheur fait entrer deux personnes dans une pièce et leur explique que l'une jouera le rôle du professeur tandis que l'autre se verra assignée celui de l'élève ; l'objectif étant soi-disant d'étudier les effets de la punition sur le processus d'apprentissage. L' « élève » se trouve installé sur une chaise munie d'une sangle, le poignet relié à une électrode. Quant au « professeur » il est introduit dans une salle de laboratoire pourvue d'un impressionnant stimulateur de chocs dont le tableau de contrôle comporte un ensemble de 30 manettes qui s'échelonnent de 15 à 450 volts, augmentant par tranche de 15 volts. Les manettes portent des mentions claires allant de « choc léger » à « attention choc dangereux ». Le « professeur » est alors convié par le chercheur à commencer la session d'apprentissage d'une liste de couples de mots, en appliquant la consigne suivante : à chaque réponse correcte de l' « élève », le « professeur » doit passer au prochain couple de mots ; chaque erreur de l' « élève » se voit en revanche sanctionnée par une décharge électrique, d'intensité croissante, en commençant par le voltage le plus faible. Evidemment, en réalité, l' « élève » ne reçoit aucune décharge électrique : c'est un comédien ; mais cela, le « professeur » - le véritable sujet d'étude - l'ignore. Les résultats de cette expérience sont proprement déconcertants : 66% des participants, sous la pression de l'autorité scientifique incarnée par le chercheur, poursuivent la session d'apprentissage jusqu'au voltage le plus dangereux, malgré les supplications de l' « élève » qui vont crescendo ! A suivre notre chère psychanalyste, l'expérience de Milgram ne montre rien d'autre que le désir sadique de l'expérimentateur et l'impossibilité de toute expertise dans le domaine psychologique. Rien ne prouve, poursuit-elle, que le sujet de l'expérience se serait comporté en tortionnaire dans un autre contexte. Le fait que Milgram ait reproduit son expérience de nombreuses fois en modifiant les variables - dont le contexte - n'intéresse visiblement pas Madame Roudinesco.
Madame Roudinesco ne sait apparemment pas lire, à moins qu'il ne s'agisse - hypothèse fort plausible à nos yeux - d'une nouvelle manipulation, pratique dont les psychanalystes sont coutumiers depuis que leur discipline existe : elle nous explique en effet qu'un rapport parlementaire de 1995 classe l'ensemble des associations psychanalytiques dans la catégorie des sectes, ce qui prouverait une fois de plus l'ignoble machination anti-psychanalytique fomentée par de méchants scientistes ou quelques groupes néo-nazis. Pourtant, lorsqu'on lit le rapport parlementaire en question15, on constate que s'il est bien fait mention de « mouvements psychanalytiques », dont l'Eglise de Scientologie constitue le parangon sinistre, à aucun moment les associations psychanalytiques officielles ne sont évoquées.


Rhétorique du mépris

Madame Roudinesco taxe les personnes ayant recours aux thérapies cognitivo-comportementales de «rats de laboratoire ». Selon elle, les thérapies cognitivo-comportementales seraient du même ordre que les techniques de conditionnement à l'oeuvre dans les dictatures. Notre chère psychanalyste ne dissimule plus les véritables enjeux : il s'agit d'une lutte de pouvoir et dès lors tous les coups sont permis, quitte à offenser non seulement le camp adverse mais également les personnes en souffrance ayant le malheur de ne pas chercher asile dans l'antre psychanalytique. Ce dédain enveloppé d'un discours pseudo-républicain n'est pas sans susciter l'indignation :

Comment peut-on laisser dire que les personnes qui font une thérapie cognitivo-comportementale sont des « rats de laboratoire » C'est une injure et c'est indigne. Nous ne sommes pas des rats de laboratoires, preuve en est : J'ai eu l'occasion d'être invitée et consultée plusieurs fois à la Direction Générale de la Santé en tant que présidente de Médiagora Paris en compagnie de Claude Finkelstein, présidente de la FNAP PSY (et qui a fait partie des fondateurs de la Cité de la Santé) et de Jean Canneva, président de l'UNAFAM. J'ai ainsi eu l'occasion de rencontrer Madame Jeanne Étiemble qui dirigeait l'évaluation.
Aujourd'hui, je vous écris pour soutenir le principe de démarche (très attaquée) et innovante de mener une évaluation des psychothérapies en France. Quelqu'en soit les résultats, le principal but pour nous, usagers en santé mentale, est d'avoir le droit légitime d'être le mieux informé possible sur toutes les formes thérapeutiques qui peuvent nous aider et nous soulager. Je ne défends en rien une dérive possible qui serait de « standardiser » le soin en psy. L'important reste le choix et le libre-arbitre des patients MAIS... en bonne connaissance de cause.16
Madame Roudinesco corrige ironiquement les bévues de Monsieur Jean Cottraux qui a eu, dans un ouvrage récent17, l'outrecuidance de parler de « psychanalyse adlérienne » et de « psychanalyse jungienne » alors qu'Adler et Jung, précise notre psychanalyste, étaient dissidents du mouvement et avaient fondé leurs propres écoles. Néanmoins, Madame Roudinesco ne se gêne pas pour faire également la leçon à ses petits camarades psychanalystes, les condamnant pour leur manque flagrant d'empathie envers les psychothérapeutes, qui sont pourtant, insiste-t-elle, de la famille. Madame Roudinesco n'en est pas à une contradiction près, ce serait en effet oublier Freud, qui nous apprend que l'inconscient ignore la contradiction, ce qui nous amène à poser la question : l'Autre de Madame Roudinesco serait-il le véritable auteur du livre ?
Elisabeth Roudinesco ne recule devant aucun procédé rhétorique pour discréditer ses « ennemis » et rehausser d'autant la psychanalyse aux yeux du public. Ainsi nous confie-t-elle, citant Thomas Mann, qu'Hitler détestait la psychanalyse. Sous-entendu : Hitler étant un homme mauvais, s'il haïssait la psychanalyse, c'est que cette dernière est bonne. Sous-entendu aussi : si vous êtes contre la psychanalyse, vous êtes peu ou prou un nazi qui s'ignore... On admire la puissance de raisonnement de Madame Roudinesco. On pourrait bien sûr lui objecter que Karl Kraus, pourtant issu d'une famille juive et dont la vie illustre un féroce combat moral (de sa critique des médias à sa dénonciation du national-socialisme18), abhorrait la psychanalyse19... Bref, avec Madame Roudinesco nous sommes vraiment dans une « autre » logique, en l'occurrence celle de la mauvaise foi caractérisée, pour ne pas dire de la diffamation pure et simple. Car en effet, notre psychanalyste va encore plus loin, n'hésitant pas à se contredire : évoquant les sectes, elle souligne que celles-ci utilisent les mêmes méthodes que celles du courant cognitivo-comportementaliste, ce qui n'est pas étonnant, écrit-elle, puisque ce courant nie la liberté humaine. Pourtant, toujours à propos des sectes et en particulier de la Scientologie, Madame Roudinesco nous explique que la terrible Eglise a recours à des pratiques proches de la cure psychanalytique... So what ? Décidément, les persiflages ne démontrent rien, si ce n'est les mauvaises intentions de leur auteur(e).


Grandeur et décadence de l'empire freudien

Selon Madame Roudinesco, les associations de psychanalystes auraient pactisé avec le Diable (l'Etat français) en acceptant de lui remettre les annuaires comprenant les listes de leurs membres. Mais l'horreur du pacte ne réside pas tant, comme le pense Madame Roudinesco, dans la servitude à laquelle consentent les associations de psychanalystes signataires, que dans le fait que l'Etat français protège la psychanalyse, sans d'autres motifs que d'obscurs réseaux de relations unissant l'un et l'autre. N'aurait-on pas crier au scandale si les praticiens des thérapies cognitives et comportementales se voyaient dispensés de contrôle sous prétexte d'amitiés politiques ? Si Madame Roudinesco s'indigne de cette protection étatique, elle se refuse à pousser le raisonnement jusqu'à son terme : la conclusion logique serait en effet qu'il convient d'évaluer et de contrôler l'ensemble des pratiques psychothérapeutiques - psychanalyse comprise - et que seules soient autorisées les pratiques jugées efficaces sur la base de critères objectifs. Mais c'est évidemment hors de question : une telle évaluation, pourtant courante chez nos voisins anglo-saxons, relève soudainement chez nous d'un « scientisme policier », voire, les « intellectuels » appréciant les hyperboles, d'un fascisme pur et simple. La garantie des patients passe bien après le principe selon lequel « l'analyste ne s'autorise que de lui-même20» et avoir la prétention de demander des comptes au thérapeute auto-proclamé s'apparente au blasphème.
S'intéressant à l'étymologie du mot « charlatan », Madame Roudinesco nous explique qu'il signifie « vendeur de drogues, de bavardages ». Et en effet, le verbe italien du XVIème siècle, « ciarlare », dont ce terme dérive, avait pour sens « bavarder, jaser ». Il apparaît peut-être utile, à cette étape, de rappeler la fameuse sentence d'un grand maître français de la psychanalyse - Jacques Lacan pour ne pas le citer - à propos de sa pratique :
La psychanalyse est à prendre au sérieux, bien que ce ne soit pas une science. Comme l'a montré abondamment un nommé Karl Popper, ce n'est pas une science du tout, parce que c'est irréfutable. C'est une pratique, une pratique qui durera ce qu'elle durera. C'est une pratique de bavardage. Le mot bavardage implique quelque chose... Bavardage met la parole au rang de baver ou de postillonner. Il la réduit à la sorte d'éclaboussement qui en résulte.21
On se demande effectivement, pour reprendre une formule de Madame Roudinesco, qui est le charlatan de qui22.
Madame Roudinesco oppose deux explications de la « maladie mentale » : l'une dite « progressiste » (entendre psychanalytique), centrée sur la causalité psychique et la volonté de guérir et l'autre dite « fixiste » (entendre biologique), focalisée sur la causalité organique et visant à faire entrer le psychisme dans les catégories d'un bio-pouvoir. On doute cependant de la « volonté de guérir » des psychanalystes en se rappelant ce qu'en dit Freud : « L'élimination de la souffrance n'est pas recherchée comme but particulier mais, à la condition d'une conduite rigoureuse de l'analyse, elle se donne pour ainsi dire comme bénéfice annexe.23» ou bien Lacan : « La guérison y a tout de même toujours un caractère de bienfait de surcroît - comme je l'ai dit au scandale de certaines oreilles - mais le mécanisme n'est pas orienté vers la guérison comme but.24» En somme, ce qui compte, c'est l'analyse, encore et toujours, le ratissage sans relâche de l'inconscient et si cela guérit tant mieux et sinon... tant pis. Quant à l'explication « fixiste », on voit mal par quel saut logique elle impliquerait de jure le triomphe d'un biopouvoir25 à la Foucault : Madame Roudinesco confond volontairement le registre scientifique et le registre politique, pour mieux masquer son manque patent d'arguments sérieux. Peut-être devrait-elle lire ce que dit à ce propos Jean-Michel Thurin, ce psychiatre-psychanalyste qu'elle cite pour discréditer le rapport de l'INSERM mentionné antérieurement :
Le risque de voir la psychanalyse reléguée du côté de la philosophie de l’esprit et ses principaux textes lus comme des œuvres philosophiques et poétiques, comme le conçoit E. Kandel, est tout à fait représentable. La recherche biologique peut se permettre de redécouvrir tout un ensemble de données et de concepts qui ont constitué et constituent aujourd’hui le corpus de la psychiatrie, incluant ceux de la psychanalyse, en les abordant par le biais des grandes fonctions mentales : mémoire, conscience, désir … et de se les approprier en les validant. La tradition de la recherche scientifique ne se soucie pas de dogmes qui pourraient être ébréchés par telle ou telle découverte, elle avance pas à pas en confrontant les résultats de travaux souvent modestes portant sur des hypothèses explicites. Culture très différente donc de celle, plus personnalisée et centrée sur l’insight, de la psychanalyse et de la psychiatrie. Aujourd’hui, les chemins se croisent et les sciences biologiques sont à même de pouvoir affirmer ce que l’on subodorait depuis un certain temps : tout est à la fois génétique et environnemental, car chaque élément n’est pas concevable au niveau biologique sans l’autre ; chaque individu porte dans sa biologie sa propre histoire individuelle, particulièrement importante à certaines phases de son développement. Cette affirmation à deux faces, une fois précisée et confirmée par des travaux incontestables, perd immédiatement son caractère idéologique et ouvre un ensemble de perspectives de soin et de prévention à un autre niveau que celui qui était envisagé initialement. On ne pourra jamais contrôler tous les gènes, ce qui est plutôt rassurant, ni tout ce qui peut être défavorable dans un environnement. Pas de « Meilleur des mondes » en vue, donc.26
Madame Roudinesco nous décrit les caractéristiques des écoles de psychothérapie : ces dernières seraient représentées par un chef thérapeute et gourou de son groupe et de ses patients, qui se pose comme un fondateur et qui laisse à sa mort un héritage que ses disciples s'approprient pour, selon les cas, perpétuer la tradition de leur maître ou créer leur propre école. Dénonçant la paille dans l'œil des écoles de psychothérapie, Madame Roudinesco ne voit pas la poutre dans le sien propre : la psychanalyse n'obéit-elle pas au même schéma que ces écoles ? Freud a en effet fondé une nouvelle discipline qu'il tenait pour révolutionnaire, se prenant lui-même pour un conquérant génial des terres de la connaissance psychologique27 et s'entourant bien vite d'une cohorte de fidèles qu'il se plaisait à exhiber (« Alors vous avez vu maintenant cette bande ? » avait-il dit à Binswanger lors de la visite de ce dernier à la Société Viennoise de Psychanalyse28), fidèles qui ne tardèrent cependant pas à se distancier du chef de la horde pour cause de dissensions tant affectives que doctrinales. Ainsi donc et en dépit du mythe du héros29 soigneusement entretenu par les gardiens du temple analytique, Freud n'a rien à envier à ses « fils spirituels » que représentent les fondateurs des écoles de psychothérapie modernes. De même, dans un chapitre consacré aux sectes, Madame Roudinesco, à grand renfort de citations, montre combien le mécanisme sectaire relève d'une logique de servitude à la figure du gourou et souligne le paradoxe des adeptes qui, en quête de liberté, acceptent l'aliénation la plus extrême. Cela nous rappelle quelque chose. Car qu'est-ce que la psychanalyse sinon une secte fonctionnant sur le principe que pointe Madame Roudinesco, celui d'une liberté promise à la condition d'une soumission totale au dogme, soumission orchestrée par le protocole de la cure - passage obligé de tout candidat analyste - et renforcée par la confrérie des initiés à l'occasion d'innombrables séminaires ? Nul besoin pour affirmer cela d'être un adversaire déclaré de la psychanalyse, Madame Roudinesco reconnaît elle-même que sa discipline est devenue une secte de professionnels :
Tout se passe donc comme si, à force de se vouloir profane ou laïque, c'est-à-dire indépendante de tout pouvoir étatique, médical ou religieux, la psychanalyse était devenue cléricale d'une part, du fait de son inféodation à des associations privées, et professionnalisée de l'autre, du fait de l'insertion de ses cliniciens dans un statut de thérapeute dépendant du Code de la santé publique.30
Madame Roudinesco termine sur un happy end, après avoir vilipendé tout son petit monde, en soulignant combien il est désormais important d'établir une réglementation commune à tous les acteurs de la santé mentale. La réconciliation devient de mise car la France, dernier bastion de la « discipline reine31», est en passe de sortir de son « sommeil dogmatique » et de restituer à la psychanalyse sa véritable place : un instant pathétique de l'histoire des idées. Face à ce constat, Madame Roudinesco se fait un devoir de nous avertir : la situation est grave. Reconnaissants, nous conclurons à sa manière, en citant Montesquieu : « La gravité est le bouclier des sots ». 
  
  
 
NOTES
1. La Fontaine, Jean de. « La montagne qui accouche ». In Fables. Livre V, Fable 10. 1668.
2. Roudinesco, Elisabeth. Pourquoi la psychanalyse ? Fayard. 1999.
3. Diagnostic and statistical manual of mental disorders [Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux].
4. Roudinesco, Elisabeth. Le patient, le thérapeute et l'Etat. Fayard. 2004.
5. Aujourd'hui (juillet 2004) devenu amendement Dubernard (article 18 quater) qui a été adopté le 8 avril 2004 en deuxième lecture.
6. Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale. La référence de l'ouvrage de l'expertise collective est la suivante : Psychothérapie, trois approches évaluées. Éditions Inserm. ISBN 2-85598-831-4. 568 pages. Février 2004. Une synthèse de ce rapport est disponible sur Internet : <http://www.inserm.fr/servcom/servcom.nsf/7f476b2583842f98c12569b400384eee/1b232b2b2519d63fc1256e460045f1ee>.
7. « C'est une machine de guerre contre la psychanalyse ». Propos recueillis par Delphine Saubaber. In Le Monde. 26 février 2004.
8. Thurin, Jean-Michel. A propos de l’expertise collective Inserm sur l’évaluation des psychothérapies. [en ligne]. 28 février 2004. Disponible sur : <http://psydocfr.broca.inserm.fr/Techniques-psychotherapiques/Documentation/ExpertiseCollective/PostScriptum.html>.
9. Iacub, Marcela, Maniglier Patrice. « Laissez-nous nos charlatans ! ». In Le Monde. 3 décembre 2003.
10. Rouquet, Guy. Victime, es-tu là ? [en ligne]. 8 janvier 2004. Disponible sur :<http://www.prevensectes.com/psy11.htm>.
11. Ibid.
12. Karl Raimund Popper (1902-1994), philosophe des sciences, un temps fasciné par la psychanalyse, se rendit vite compte que rien ne semblait pouvoir contredire les théories de cette discipline. De ce constat, Popper conclut que la psychanalyse relevait plus de la pensée mythique que de la science.
13. «There can be no question but that at the moment psychoanalysis is not a science. It simply does not meet any of the major canons for such activity. » [« Il est indiscutable qu'à l'heure actuelle la psychanalyse n'est pas une science. Elle ne respecte tout simplement pas les critères requis pour cela. »]. Référence : « Is psychoanalysis a science ? » [« La psychanalyse est-elle une science ? »]. In Fonagy, Peter et al. An Open Door Review of Outcome Studies in Psychoanalysis [Une revue ouverte des études de résultat en psychanalyse]. Second Edition. London. International Psychoanalytic Association. 2002.
14. Milgram, Stanley. Soumission à l’autorité. Paris. Calmann-Lévy. 1974.
15. Gest, Alain, Guyard, Jacques. Les sectes en France. Rapport n°2468. [en ligne]. 22 décembre 1995. Disponible sur : <http://www.assemblee-nat.fr/rap-enq/r2468.asp>.
16. Lettre de Annie Gruyer en réaction à l'interview réalisée par le site Science Actualités : « Entretien avec Elisabeth Roudinesco : la psychanalyse assiégée ? » [en ligne]. 12 mars 2004. Disponible sur : < http://www.cite-sciences.fr/francais/ala_cite/science_actualites/sitesactu/documents/Annie_Gruyer.htm>.
17. Cottraux, Jean. Les visiteurs du soi : A quoi servent les psys ? Odile Jacob. 2004.
18. Dans la revue satirique qu'il a créée en 1899, Die Fackel [Le Flambeau] et qu'il rédige seul à partir de 1912, Karl Kraus (1874-1936) n'a eu de cesse de dénoncer la corruption morale et intellectuelle des journalistes de son temps ainsi que la tyrannie exercée par la presse tant sur les consciences individuelles que sur les institutions, à commencer par l'Etat. Avec l'arrivée d'Hitler au pouvoir, Karl Kraus délaisse la satire, qu'il ne considère plus de circonstance et écrit un violent réquisitoire contre le national-socialisme, Die Dritte Walpurgisnacht [La Troisième nuit de Walpurgis], qui sera publié en 1952 et reste non traduit en français.
19. Aversion que Karl Kraus résumait dans l'aphorisme suivant : « La psychanalyse est cette maladie mentale qui se prend pour sa propre thérapie ».
20. Lacan, Jacques. « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École ». In Scilicet. n° 1. Paris. Seuil. Le champ freudien. 1er trim. 1968. p. 14-30. Disponible sur :<http://perso.wanadoo.fr/espace.freud/topos/psycha/psysem/propasse.htm>.
21. Lacan, Jacques. « Une pratique de bavardage ». In Ornicar ? n°19. Automne 1979. p. 05-09.
22. Roudinesco, Elisabeth. Le patient, le thérapeute et l'Etat. op. cit. p. 35.
23. Freud, Sigmund. « Psychanalyse ». 1923. In Résultats, idées, problèmes. Volume II. Paris : P.U.F. 1985. p. 69.
24. Intervention sur l'exposé de G. Favez : « Le rendez-vous chez le psychanalyste », à la Société Française de Psychanalyse. 5 février 1957. In La psychanalyse. 1958. n° 4. Les psychoses. p. 305-314. Disponible sur : <http://www.ecole-lacanienne.net/pastoutlacan50.php3>.
25. Le biopouvoir désigne, dans la pensée de Michel Foucault (1926-1984), l'ensemble des technologies politiques visant à gérer la vie. Foucault parle du « seuil de modernité biologique » d'une société, qui correspond au moment où l'espèce entre comme enjeu dans ses propres stratégies politiques.
26. Thurin, Jean-Michel. « Un nouveau cadre conceptuel de travail pour une psychiatrie revisitée ? Introduction à deux articles de Erik Kandel ». In L'Evolution Psychiatrique. Volume : 67, Issue : 1. January - March, 2002. p. 3-11.
27. Dans une lettre à Fliess du 1er février 1900, Freud confesse : « En réalité, je ne suis absolument pas un homme de science, un observateur, un expérimentateur ou un penseur. Je ne suis par tempérament qu’un conquistador – un aventurier, si tu préfères – avec toute la curiosité, l’audace et la ténacité d'un homme de cette trempe. » Cité in Bénesteau, Jacques. Mensonges freudiens. Mardaga. 2002. p. 173. Curieusement, cette lettre a été éliminée de l’édition des correspondances entre les deux hommes...
28. Binswanger, Ludwig. Discours, parcours et Freud. Traduction de Roger Lewinter. Paris. Gallimard. 1970. Cité in Van Rillaer, Jacques. Les illusions de la psychanalyse. Mardaga. 4ème édition. 1980. p. 247.
29. Sulloway, Frank J. Freud, biologiste de l'esprit. Traduction de Jean Lelaidier. 2ème édition révisée (1ère édition 1981). Fayard. Paris. 1998. « Le mythe du héros dans le mouvement psychanalytique ». p. 424-475.
30. Roudinesco, Elisabeth. Le patient, le thérapeute et l'Etat. op. cit. p. 144.
31. C'est ainsi que Madame Roudinesco qualifie la psychanalyse. Cet orgueil ridicule fait songer à ce conte d'Andersen, Les habits neufs de l'empereur, qui se clôt sur cette phrase : « Et le cortège poursuivit sa route et les chambellans continuèrent de porter la traîne, qui n'existait pas. »


POST-SCRIPTUM

En août 2004, je mettais en ligne un article1 dans lequel je présentais un compte rendu au vitriol du dernier livre en date d'Elisabeth Roudinesco2. Ce compt -rendu suscita un certain nombre de réactions qui sont pour moi l'occasion à présent d'ouvrir le débat et de préciser ma position à l'égard de la psychanalyse. Une brève présentation tout d'abord : je possède une formation académique en psychologie, ai flirté un temps avec les sciences cognitives et suis très intéressé par la psychanalyse depuis plusieurs années. A tel point que j'ai poussé le vice jusqu'à m'étendre sur le divan pendant un certain temps (qui me parut à l'époque un temps certain) avant de mettre finalement un terme aux fouilles de ma psyché : je n'avais pas la fibre archéologique. Je vois déjà poindre l'effet boomerang de cet « aveu » : tout s'éclaire, concluront mes détracteurs, il a fait une cure, n'en a pas été satisfait et garde depuis lors une rancune tenace à l'égard de la psychanalyse, comme c'est classique ; ou bien il n'a pas fini son analyse et reste empêtré dans sa problématique, sous couvert de critiquer la psychanalyse. Ces interprétations sont tellement récurrentes dans la bouche des partisans de la psychanalyse lorsqu'ils tentent de défendre leur discipline que je n'estime pas nécessaire d'y répondre. Je me bornerai simplement à rappeler que l'honnêteté intellectuelle oblige à situer le débat sur un terrain rationnel, condition sine qua non d'un authentique dialogue, l'usage de procédés rhétoriques (telles que les interprétations évoquées antérieurement) ne pouvant que nuire à cette fin. J'ai pris connaissance des travaux d'Elisabeth Roudinesco au travers de la lecture du Dictionnaire de la psychanalyse3. Ont suivi peu après Pourquoi la psychanalyse ?4 et - dernier ouvrage de notre historienne, pour l'heure - Le patient, le thérapeute et l'Etat5. Les deux dernières oeuvres de notre psychanalyste nationale tournent autour d'un même thème : une menace fantôme rôde, celle d'un meilleur des mondes, que sont en train de nous concocter une poignée de savants fous à coup de conditionnements et de psychotropes. C'est l'avènement de l'homme comportemental, lisse, sans autre passion que son désir à jamais insatisfait, bref l'ère de l'homme post-moderne, version révisée à la mode vingt-et-unième siècle (entendre, pire que la première mouture). Si une telle analyse a certainement sa pertinence au regard de notre société actuelle, c'est bien plutôt le remède que propose Madame Roudinesco contre lequel je m'élève : la psychanalyse. Supposée fondatrice d'un nouveau type de lien social. Considérée par beaucoup comme notre ultime planche de salut. Et finalement révérée en tant que « seule religion possible à l'Ouest6», avec ses dogmes (par exemple l'inconscient, ou le pansexualisme), son credo (« la vérité vous rendra libre ») et ses liturgies (office rendu à l'occasion de séminaires chroniques, énième interprétation des Ecritures...). Il faudrait aussi parler des théories elles-mêmes dont de nombreux auteurs issus de champs très différents ont souligné les difficultés7. Mais ce n'est pas le lieu d'un tel examen. Je voudrais plutôt profiter de ce post-scriptum pour répondre à deux types de remarques qui m'ont été faites à la suite de cet article :  

L'accusation de scientisme
Critiquant la psychanalyse de façon radicale, je me suis vu objecter un argument désormais classique dans ce type de débat : je serais un scientiste sur le retour, ne jurant que par la science la plus « dure » et passant à côté de la richesse des conceptualisations psychanalytiques, relevant d'une autre sphère épistémologique. Il apparaît utile d'en revenir aux définitions. Qu'est-ce que le scientisme ? Une attitude intellectuelle consistant à considérer que toute connaissance ne peut être atteinte que par les sciences et à voir en ces dernières la solution de tous les problèmes humains.  J'aimerais vraiment qu'on me dise à quel moment, dans mon article, j'ai donné l'impression de défendre une telle position. Serait-ce parce que je me prononce en faveur d'une évaluation des psychothérapies ? En ce cas, la vaste majorité des patients du champ psy sont des scientistes forcenés, eux qui osent demander une garantie minimale de sécurité et d'efficacité dans l'éventail des psychothérapies disponibles. Non, en réalité, cette étiquette de « scientiste » n'est qu'un procédé commode pour ne pas répondre aux vraies questions. Sören Kierkegaard écrivait : « Lorsque vous m'étiquetez, vous me niez ». Mais une fois le gêneur liquidé, restent ses arguments, aussi valables qu'au premier jour. Est-ce faire preuve de scientisme que de demander à la psychanalyse une méthodologie digne de ce nom ? Est-ce faire preuve de scientisme que d'exiger des éléments rationnels et/ou empiriques minimaux avant de tenir une hypothèse pour démontrée ? Car de deux choses l'une : soit la psychanalyse se réclame de la science et il lui faut bon gré mal gré se conformer aux critères de cette dernière, soit la psychanalyse se veut en dehors du cadre scientifique et il convient dès lors de s'interroger sur la validité de ses propositions théoriques.

La certitude du soupçon
Une autre critique m'a été adressée : j'aurais rejeté d'un bloc les « philosophies du soupçon » au profit d'une bien « fade et simpliste » (sic) psychologie sociale. On voit d'emblée une confusion des registres : la psychologie est une science, étayée par l'empirique, tandis que la philosophie est un discours, fondé sur la seule logique. C'est un peu comme si l'on reprochait à un physicien de faire des expériences de laboratoire alors qu'il croit en Dieu. Et si la psychanalyse appartient bien aux « herméneutiques du soupçon », ce n'est pas à ce titre que je la remets en question mais au titre de discipline théorique et clinique prétendant à l'universalité. Du reste, pour en revenir à la psychologie sociale, il serait sans doute utile que ceux qui la trouvent insipide l'explorent plus avant et lisent, par exemple, des auteurs comme Beauvois8, Deconchy9, Joule10... Je me risquerais à proposer une interprétation de ce mépris de la psychologie sociale : cette dernière met à mal la psychanalyse d'une façon tout aussi radicale que le comportementalisme, en montrant que les psychanalystes commettent systématiquement ce qu'on appelle l'erreur fondamentale d'attribution, qui consiste à expliquer le comportement d'un sujet en des termes personnologiques (« mentalistes », aurait dit un béhavioriste) en mésestimant gravement la situation dans laquelle s'inscrit ce comportement. Ainsi donc, l'hostilité d'un garçon envers son père ne peut que traduire, pour un psychanalyste, un Oedipe non résolu alors qu'un psychosociologue pointera avec justesse le fait que dans nos sociétés occidentales, le père incarne l'autorité, raison de l'hostilité observée, en lieu et place d'une hypothétique compétition sexuelle pour la mère. Et en effet, dans d'autres sociétés, où l'autorité est incarnée par un autre parent, l'hostilité de l'enfant s'exprime à l'encontre de ce dernier11. On voit combien, à partir de ce modeste exemple, le modèle de l' « amibe freudienne » se révèle boiteux et inapte à toute prétention explicative. Aussi, si soupçon il doit y avoir, c'est bien à l'égard de la « discipline reine », empêtrée qu'elle est dans sa tour d'ivoire de certitude. Loïc Talmon (23 mars 2005)

NOTES
1. Talmon, Loïc. Les patients, Roudinesco et l'étau (psychanalytique). [en ligne]. Août 2004. Disponible sur : <http://vdrp.chez.tiscali.fr/Ar_Roudinesco.htm>.
>.2. Roudinesco, Elisabeth. Le patient, le thérapeute et l'Etat. Fayard. 2004.
3. Roudinesco, Elisabeth ; Plon, Michel. Dictionnaire de la psychanalyse. Fayard. 1997.
4. Roudinesco, Elisabeth. Pourquoi la psychanalyse ?. Fayard. 1999.
5. Roudinesco, Elisabeth. Le patient, le thérapeute et l'Etat. op. cit.
6. L'expression est de François Roustang.
7. Voir par exemple, pour la psychologie, Les illusions de la psychanalyse de Jacques Van Rillaer et Mensonges freudiens de Jacques Bénesteau ; pour l'histoire des sciences, Freud, biologiste de l'esprit de Frank Sulloway et Souvenirs d'Anna O., une mystification centenaire de Mikkel Borch-Jacobsen ; pour la sociologie, L'anti-Freud de Michel Lobrot et La fiction psychanalytique de Nathan Stern ; pour la philosophie, La logique de la découverte scientifique de Karl Popper et La volonté de faire science d'Isabelle Stengers, etc. 
8. Beauvois, Jean-Léon. Les illusions libérales, individualisme et pouvoir social. PUG. 2005.
9. Deconchy, Jean-Pierre. Les animaux surnaturés. PUG. 2000.
10. Joule, Robert-Vincent ; Beauvois, Jean-Léon. La soumission librement consentie : Comment amener les gens à faire librement ce qu'ils doivent faire ?. PUF. 1998.
11. Malinowski, Bronislaw (1927). La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives. Payot. 1932.


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   ETRE VICTIME DE DEVIANCE SOUS PRETEXTE DE PSYCHOTHERAPIE
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