Cher BHL, Dommage ! Vraiment dommage que vous n’ayez pas pensé à l’intérêt des personnes lors de vos imprécations, annonciations et autres apophtegmes du jour (cf. Avec Freud et Lacan, pour les Lumières). J’ai souvent trouvé beaucoup d’intérêt à vous lire ; aujourd’hui, et pour parler le même langage que vous, de « quelle épaisse et navrante bêtise » vous faites preuve ! Toujours en vous paraphrasant, je m’expliquerai ainsi : « Il s’appelle BHL. Il est philosophe. C’est probablement un brave homme, soucieux du bien-être de l’humanité en général et de ses contemporains en particulier. Le problème, c’est qu’il est mal informé et qu’en écrivant son Bloc-notes du jour, il vient de commettre, mine de rien, une série de bien mauvaises actions ». Mais j’arrêterai là le rappel de vos mots dont l’outrance, comme le philosophe que vous êtes le sait sûrement, marque souvent la faiblesse de la réflexion. Alors, je vais vous expliquer. Pourquoi ne voulez-vous pas entendre, comme vos protégés d’ailleurs, que la psychanalyse, trésor de l’humanité je le rappelle, n’est pas concernée par l’amendement de Bernard Accoyer ? C’est procéder là à un amalgame qui est à fonctions multiples dont celle d’entretenir une confusion, bien préjudiciable aux demandeurs de soins, et bien utile à ceux des praticiens qui masquent ainsi leur « flou ». Ainsi, votre référence à l’effondrement de la psychiatrie aux USA et à ses conséquences désastreuses sur la recrudescence de pathologies graves et sur l’insécurité est une erreur, ou une falsification de données scientifiques. C’est justement parce que la psychiatrie avait perdu ses repères en une psychopathologie éclairée par la psychanalyse qu’elle a explosé en une myriade de « psy » d’inspirations multiples (personnelle, religieuse, ésotérique, sectaire, etc…). Or l’amendement Accoyer ne fait que demander une formation théorique et clinique à la psychopathologie. C’est élémentaire, non ! Pourquoi omettez-vous de prendre en compte le fait que la pré-élaboration de cet amendement a eu lieu, il y a près de quatre ans, lors d’un Colloque tenu à l’Assemblée Nationale ? En ayant été un des co-organisateurs, j’avais été particulièrement attentif au choix des intervenants. Ainsi, tous les psychiatres et psychologues présents à la tribune étaient praticiens, responsables de services, universitaires, et psychanalystes reconnus de différentes institutions. Bien sûr, le courant lacanien, l’esprit de Lacan n’avaient pas été oubliés, comme ceux de Freud. Il en fut question mais, comme la pensée n’est la propriété de personne, nous n’avions pas invité leurs familles ! Ni rentiers des idéologies, ni prébendiers de catafalques psychanalytiques, les intervenants étaient remarquables par leur parcours et leur créativité, tant en psychanalyse que dans le champ de la santé mentale ; des baroudeurs, en quelque sorte ; vous savez, de ces personnalités qui, sans être allées à Kaboul (quoique !), ont affronté jusqu’à leur famille de pensée et leurs institutions, sans les rejeter, et ont construit. Bref, des individus debout ; et, je le rappelle, des psychanalystes. Alors pourquoi ce mauvais procès ? Aurions-nous dérangé quelques commerces qui tentent de protéger leur « petite soupe » (cf. Freud (1938), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Gallimard, 1984) ? Pourquoi un tel amalgame entre l’amendement Accoyer et le rapport Cléry-Melin, comme s’il s’agissait d’un plan et d’une stratégie concertés depuis longtemps pour encarter les « psy », tuer la pensée et « faire la litière de l’industrie pharmaceutique » ? Vous êtes vraiment très mal informé de l’actualité de la psychiatrie et de la psychanalyse en France. Les Etats Généraux, qui se sont déroulés en juin dernier à Montpellier, et où j’ai eu la « chance » de déposer le premier rapport, ont été le lieu d’un raz-de-marée porté par la lame de fond du freudisme. Le cahier de doléances qui en est issu en déborde. Certes, vous n’y étiez pas ; quant à vos amis, ils n’y ont pas brillé, faute d’y être ; probablement ! Il est vrai qu’il aurait fallu prendre des risques et sortir des connivences convenues d’intellectuels embourgeoisés et abrités dans un terrorisme intellectuel chronique, véritable fond de commerce instrumentalisant les médias ou instrumentalisés par eux. Or, notre souci à nous est très précisément de qualifier ce que nous transmettons. Un jour où nous discutions entre collègues psychiatres et psychanalystes revenant de missions à l’étranger et à compte d’auteurs (par « l’étranger », j’entends la Bosnie, la Tchétchénie, la Pologne, la Roumanie), nous nous interrogions sur nos motivations. L’un d’entre nous, grand-père épuisé et « détruit » par un séjour auprès du personnel des orphelinats de Bucarest, répondit après un long silence : « Je fais cela pour pouvoir penser que mes enfants penseront un jour que j’aurai fait ce que j’ai pu pour leur laisser quelque chose de pas trop dégueulasse ». Vraiment, vous voyez, la transmission est pour nous primordiale et vous avez été, cette fois-ci, mal inspiré. Dommage. Mais peut-être êtes-vous mal informé ? Le plaisir que j’ai eu parfois à vous lire et votre courage, bien des fois évident, me conduisent à rester à votre disposition pour y remédier. A en parler, Bien cordialement. |