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L'EVANGILE SELON L'IRM

par Jean-François MARMION


Peut-on augmenter son degré de spiritualité ou l'intensité de sa foi grâce aux neurosciences? Et même rencontrer Dieu en stimulant son cerveau avec un appareil adéquat, chez soi? Cette technique pourrait-elle par ailleurs soigner certains symptômes psychotiques? Des universitaires très sérieux, aux Etats-Unis et en Europe, se posent ces questions surprenantes. Le Cercle Psy a enquêté sur cette rencontre improbable entre clinique et "neurothéologie".
Les neurosciences ne se refusent rien: elles étudient ce qui se passe dans notre cerveau quand on réfléchit, quand on se souvient, quand on chante, quand on aime... et quand on prie. Et même en cas d'extase! La neurothéologie, parfois appelée «biologie de la foi», décrypte l'activité cérébrale accompagnant les phénomènes religieux ou spirituels. Les recherches sont encore quelque peu tâtonnantes, mais permettent déjà suffisamment de découvertes pour envisager des applications thérapeutiques pour certaines psychoses. Et voici qu'on nous propose des appareils permettant, chez soi, de provoquer des expériences mystiques. Bienvenue dans un nouveau marché!

A la recherche du «point de Dieu»

Les neurochirurgiens savent depuis un demi-siècle que lors d'une intervention, les patients peuvent réagir de façons très diverses suivant la zone incisée, depuis le fou rire jusqu'à la reviviscence de souvenirs qu'on croyait oubliés. Bien que rare, l'extase figure parmi ces imprévus observés sur la table d'opération. On crut donc un temps pouvoir localiser le «point de Dieu», un Graal cérébral dont la stimulation aurait à coup sûr déclenché une expérience mystique d'envergure. Dans les années 1990, une partie du lobe temporal droit fut identifiée comme une possible antichambre du Divin. Puis cette dernière décennie, des observations pratiquées par IRM notamment sur des moines bouddhistes et des carmélites ont montré qu'une prière ou une méditation approfondie activait un vaste réseau incluant le fameux lobe temporal, certes, mais également les cortex préfrontal et cingulaire, des régions sous-corticales, et le lobe pariétal inférieur. Aujourd'hui, c'est plutôt ce dernier qui intéresse les chercheurs. Pourquoi? Parce qu'on sait que l'altération de son fonctionnement brouille la frontière de notre «soi», donnant des impressions variables mais très spectaculaires: par exemple nous avons le sentiment que notre corps n'est pas vraiment le nôtre, ou que nous le voyons de l'extérieur, que nous nous dissolvons jusqu'à ne faire qu'un avec l'univers...
Cette importance du lobe pariétal inférieur vient d'être confirmée par une large enquête menée par Cosimo Urgesi, professeur de psychophysiologie au département de philosophie de l'université d'Udine, en Italie. Avec ses collègues, il a évalué 88 patients avant et après l'excision d'une tumeur cérébrale. Or, il a constaté que l'ablation d'une partie postérieure du cerveau augmentait les sentiments de spiritualité des patients, surtout dans des zones précises proches de la jonction des lobes temporaux, occipitaux et pariétaux, en particulier l’inévitable lobe pariétal inférieur. Et ce, d'autant plus que la tumeur était importante, et donc que l'ablation était massive. Les changements semblaient immédiats, les patients ayant été évalués quelques jours seulement après leur opération. Une intervention pratiquée sur une tumeur à l'avant du cerveau, dans le lobe frontal, n'engendrait pas de tels phénomènes. Mieux encore: chez les patients opérés pour la deuxième fois à cause d’une tumeur récidivante, les changements étaient encore plus nets, avec un sentiment prononcé de la présence de Dieu, voire des visions à caractère mystique accompagnant la prière. Pour Cosimo Urgesi, pas de doute: modifier le fonctionnement de certaines aires cérébrales peut bel et bien accroître la sensation de transcendance de façon rapide, durable, et de plus en plus conséquente au fil des interventions. Néanmoins, les neurothéologiens ne sont pas au bout de leurs peines. «Bien sûr, explique Cosimo Urgesi, les fonctions cérébrales, et en particulier des fonctions complexes comme la spiritualité, émergent de l’activité de réseaux cérébraux larges et complexes. Booster ou inhiber certains nœuds de ces réseaux peut avoir des effets différents, et c’est seulement en explorant les fonctions et les connections de ces nœuds que nous pourrons avoir une meilleure compréhension du fonctionnement de notre cerveau. Il est évident que les découvertes des neurosciences montrent que nous ne pouvons imaginer notre cerveau comme une série de boutons à pousser ou tirer pour déclencher des effets précis.»

Des retombées thérapeutiques?

S'il est important, selon Cosimo Urgesi, de poursuivre les recherches, ce n'est pas seulement pour mieux comprendre à quelles activités cérébrales sont corrélés les sentiments spirituels ou religieux. C'est aussi pour améliorer la prise en charge de certains troubles mentaux qui, rappelle-t-il, peuvent se caractériser «par la présence de pensées, sentiments et comportements spirituels anormaux.» Techniquement, une telle prise en charge est possible. Grâce notamment à la rTMS (repetitive transcranial magnetic stimulation, stimulation magnétique transcrânienne répétée), qui permet, par application d'un champ magnétique, de moduler le fonctionnement cérébral de zones déterminées. Le procédé s'annonce extrêmement prometteur face aux dépressions sévères et à certains symptômes de la schizophrénie, par exemple. L'une des hypothèses relatives à la schizophrénie, justement, est que les patients auraient du mal à reconnaître l'origine de leurs pensées, confondant parfois souvenirs, rêves, monologues intérieurs et voix extérieures. Par exemple, ils attribueraient à des voix démoniaques ou divines leurs propres exhortations à adopter tel ou tel comportement. Ce brouillage entre soi et non-soi sur un arrière-plan mystique pourrait constituer une cible thérapeutique pour la rTMS, dans une perspective inspirée par la neurothéologie bien que tout à fait hypothétique à l'heure actuelle. Mais dans quelle mesure cette dernière a-t-elle son mot à dire en clinique? Si l'on intervient sur le cerveau d'un patient psychotique en espérant atténuer son délire mystique, cela signifie-t-il que nous devrions tous, dans l'idéal, avoir des «pensées, sentiments et comportements spirituels normaux», ajustables techniquement? En faudrait-il un peu plus, si l'on en manque? «Si l'on peut prouver que c'est bénéfique et sans danger, aider les gens à obtenir des sentiments de transcendance et de mieux-être est certainement un but raisonnable», se risque Andrew Newberg, de l'université de Pennsylvanie, co-auteur, avec Eugene d’Aquili et Vince Rause, de Pourquoi «Dieu» ne disparaîtra pas (Sully, 2003). En faudrait-il beaucoup moins, si l'on est fanatique? Pourrait-on soigner certains terroristes agissant au nom de leur Dieu, en diminuant leurs sentiments religieux? «Je pense que ce serait très bénéfique. Toute la question est d'élaborer une recherche, d'avoir accès aux sujets, et de collecter des résultats.» L'idée de s'autoriser à «corriger» le cerveau d'un sujet spirituellement incorrect, pour son bien ou celui de la société, n'est donc pas exclue…

Vers l'extase sur commande?

En attendant des débats éthiques saignants si jamais de telles recherches débouchaient en effet sur des applications pratiques, nul besoin de tumeurs à répétition ou d'un accès à la rTMS pour moduler, de chez soi, l'activité de son lobe pariétal ou temporal en espérant rencontrer Dieu. Le psychologue Michael Persinger, de l'université Laurentienne, au Canada, a accordé sa bénédiction à un casque permettant de conquérir la transcendance du fond de son lit. Surnommé le «casque de Dieu» (God helmet), le casque Koren (Koren helmet, du nom de Stanley Koren, son concepteur technique), se charge de déclencher pour vous, en accéléré, les états spirituels que les moines et moniales étudiés par IRM ont mis des années à acquérir au prix d’une ascèse. L'effet maximal, la rencontre avec Dieu, n'a été observé que dans 1% des cas. Mais d'autres phénomènes, comme la sensation de présences, la perception d’«autres réalités» ou la décorporation sont plus fréquents. Certes, pas pour tout le monde. Le biologiste Richard Dawkins, un des chefs de file de l'athéisme aux Etats-Unis, est revenu bredouille d'une expérience avec le casque, le degré d’ouverture préalable à la spiritualité n’étant pas sans influence sur les résultats obtenus. Mieux vaut croire en Dieu... et au casque. L'initiative de Michael Persinger suscite la prudence de ses collègues neurothéologiens. Cosimo Urgesi, quoique informé, ne s'est pas franchement renseigné sur la question, et Andrew Newberg n'a pas encore cru bon de se coiffer du casque: «Je trouve intéressant de disposer d'un dispositif qui peut aider à induire certains types d'expériences. Toutefois, je ne pense pas que cela explique la religion puisque les expériences religieuses et spirituelles sont bien plus diverses et riches que ce qui semble provoqué par le casque.» Le psychiatre Christophe André, de l'hôpital Sainte-Anne, et promoteur de la «méditation de pleine conscience» (mindfulness) à des fins thérapeutiques, n'est guère plus emballé: «Je suis pour la spiritualité «bio», et donc tout ce qui est spiritualité psychédélique à base de substances hallucinogènes ou de bidouilles à base de neuro-stimulation me rend méfiant.»
Quoi qu'il en soit, assiste-t-on à l'émergence d'un nouveau marché, qui va nous présenter des kits toujours plus simples et en principe plus performants pour provoquer des expériences spirituelles? Sans doute... mais il s’agirait alors d’une variété contemporaine de pratiques vieilles comme le monde, selon Andrew Newberg: «D'un certain point de vue, c'est la même chose depuis des millénaires. Les gens utilisent diverses substances, la méditation profonde, le jeûne, la danse, pour aider à provoquer des états spirituels. Il semble donc raisonnable d'utiliser la technologie d'aujourd'hui pour favoriser ce processus.» Même son de cloche pour le journaliste Remi Sussan, auteur d’Optimiser son cerveau (FYP, 2009): «Dans le temps il y a eu un marché... noir, puisqu'en fait le débat autour des techniques actuelles de neurothéologie est exactement le même que celui qui s'est déroulé dans les années 60 autour du LSD.» Il s'agissait également, à l'époque, et notamment pour l'apôtre du LSD, le psychologue Timothy Leary, de franchir les limites de son «soi» pour s'ouvrir à des expériences spirituelles, de manière instantanée, en court-circuitant les laborieuses pratiques ascétiques. L'utilisation thérapeutique de procédés teintés de neurothéologie ne paraît d'ailleurs pas si révolutionnaire non plus. «Je ne sais pas, bien sûr, si oui ou non l'expérience de la transcendance peut venir à bout de problèmes psychiatriques, mais ce qui est sûr, c'est que là aussi c'est une vieille idée. Timothy Leary, par exemple, avant de se faire renvoyer de Harvard, utilisait l'expérience psychédélique dans les prisons et chez les alcooliques.»

Et Dieu dans tout ça!

Là encore, les problèmes éthiques sont de taille. Qui sait dans quelles proportions peuvent être bouleversées la vie familiale, professionnelle, intellectuelle, et tout simplement la santé mentale d'un utilisateur du casque Koren auparavant sain d'esprit, ou a fortiori plus instable? «C'est une bonne question, admet Andrew Newberg. En dernier ressort cela mènerait les gens à changer leurs croyances. J'ignore simplement dans quel sens. Un des problèmes rencontrés dans ce type d'approches est qu'il pourrait s'avérer difficile de prédire les réponses des sujets, et donc de leur conseiller ou non l'utilisation de ces dispositifs. D'un autre côté, bien des pratiques de méditation et des traditions spirituelles peuvent engendrer des expériences également bonnes et potentiellement mauvaises.» Les neurothéologiens eux-mêmes voient-ils leurs croyances bouleversées par leurs recherches? «Pas fondamentalement, observe Andrew Newberg, mais je pense que cela a approfondi mon appréciation de la science et de la religion à la fois. Cela a également nourri mon enthousiasme pour poser des questions et essayer de trouver les réponses.» Cosimo Urgesi, lui, reconnaît des changements... mais liés au déroulement de ses recherches, pas à leur objet. «Etudier des patients, avec des tumeurs cérébrales, souvent très jeunes, avant et après la chirurgie, dans des aspects très intimes de leur existence, est une tâche très difficile. Vous devez assister les patients dans leurs problèmes, et parfois vous devenez provisoirement leur psychothérapeute, en laissant de côté votre rôle de chercheur. Cela affecte fortement vos pensées, et peut-être aussi votre façon de voir la vie.»
Reste l'inévitable question: la neurothéologie sera-t-elle en mesure de démontrer l'existence (ou l'inexistence) de Dieu? Andrew Newberg botte en touche: «Il est peut-être possible de prouver si Dieu existe ou non. Mais les difficultés de ce problème sont notoires, particulièrement parce qu'il faudrait une claire compréhension de ce qu'est Dieu.» Cosimo Urgesi est plus formel: «Je pense que les neurosciences ne peuvent trancher quant à l’existence de Dieu. Nous étudions comment le cerveau perçoit les phénomènes spirituels, pas si ces phénomènes existent. Le fait que les neuroscientifiques étudient comment notre cerveau perçoit la lumière ne nous informe pas sur la nature ou l’existence du soleil. Les découvertes des neurosciences ont des implications neuroscientifiques, et pas métaphysiques.» Le chercheur avoue enfin qu'en Italie, pays ô combien catholique, financer de telles recherches ne va pas de soi, justement de peur de réduire la foi à un simple phénomène biologique: «Il y a probablement une espèce d’attitude collet monté sur ce sujet. Et sans doute l’idée que les comportements humains et les activités cognitives émergent de l’activité cérébrale n’a-t-elle pas été très bien acceptée. On ne comprend pas toujours qu’étudier comment notre cerveau perçoit les phénomènes spirituels n’implique pas la réduction de ces phénomènes à l’activité cérébrale.» Allons, il y a encore une place pour le mystère...

* Article publié le 28 avril 2010. Droits réservés:
http://le-cercle-psy.scienceshumaines.com/l-evangile-selon-l-irm_sh_25421


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